« LES HOMMES DE L’OMBRE » : LES COULISSES D’UNE SERIE POLITIQUE. GRAND ENTRETIEN AVEC LE PRODUCTEUR EMMANUEL DAUCE

« Les hommes de l’ombre » saison 2 arrivent demain en prime sur France 2. Une série qui tutoie la réalité de près. Emmanuel Daucé, producteur mais  aussi directeur du département Création séries TV à la FEMIS, nous raconte les couloirs de la série politique et revient sur la place de la fiction française dans le marché mondial.

Dans cette nouvelle saison, on a le sentiment que la réalité rejoint la fiction en permanence. A quel moment avez-vous commencé à écrire ?

Il y a peu de temps finalement puisque nous avons commencé en avril 2013. Charline De Lépine qui produit la série avec moi, sommes passionnés de politique et du feuilleton politique. Notre métier de producteur nous oblige à nous nourrir et nous inspirer en permanence de l’air de temps. Et notre volonté est de faire des fictions françaises qui parlent à l’inconscient de la société d’où mon envie de créer Un Village Français.

Les français semblent eux aussi passionnés par la vie politique et ses coulisses, mais aussi par la vie des communicants, à en juger par les succès de House of cards, Borgen ou Scandal. Vous êtes-vous aussi lancé dans cette production pour répondre à une demande qui se faire sentir ?

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Oui, il y a une vraie curiosité de la part du téléspectateur pour les coulisses du Palais. Mais c’est pas nouveau. Shakespeare mettait très bien en scène cette dramaturgie ou tragédie. On le comprends très bien : ces lieux sont des endroits de fiction formidables. Les enjeux sont naturels, la conquête du pouvoir, des conflits, des trahisons… Je ne pense pas que cela soit spécifiquement de l’époque.  Nous partons donc de ce postulat et nous posons une situation dramatique de base qui génère naturellement du conflit en adaptant le tout à l’actualité. La frontière entre la vie privée et publique, par exemple, se fait de plus en plus mince. Les politiques eux mêmes instrumentalisent leur vie privée, ce qui oblige les communicants à prendre un place majeur. Ils deviennent des personnages centraux. Et notre métier, notre fonction de raconteurs d’histoires est de prendre cet univers complexe et de le rendre intelligible pour faire passer un message. Comment va-t-on simplifier la vie pour donner le point de vue d’un auteur sur le monde.

Dans cette saison 2, on ressent en effet votre volonté de parler du réel. Avec des répliques chocs comme : « La France n’a plus aucun pouvoir », « Les démentis ne marchent jamais !  » ou encore « La bonne conscience de Gauche » votre démarche n’est-elle pas de dire « Ouvrez les yeux citoyens » ?

Ce que l’on veut c’est avoir une connivence avec le téléspectateur et le citoyen qui a en fait déjà décodé beaucoup de choses. C’est une série en prise avec son époque. La fonction première de la série télé est d’être un miroir de notre société donc je ne pense pas que l’on apprenne quelque chose au public. Mais ça lui parle. Quand il voit « Pygmalion » ou « MediaMag« , ça ne lui est pas étranger.  C’est vrai que ce que l’on peut reprocher à nos séries c’est justement d’être trop aseptisées, issues d’un autre monde. Là d’un coup, avec celle-ci, on invente du lien intelligent avec le public.

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France 2 n’a opéré aucune censure ? Vous aviez toute la latitude pour développer et ciseler des dialogues parfois francs, sans langue de bois ?

Oui, avec France 2 – et sans langue de bois – dès lors que nous avons défini clairement le projet et le propos, c’est à dire ne pas plonger dans le « Tous pourris », ça ne pouvait que rouler. D’ailleurs le personnage de Simon Kapita (Bruno Wolkowitch) est une sorte de chevalier blanc garant de la bonne morale. Ca n’est pas un stéréotype d’un mec de la comm gourou et manipulateur prêt à s’offrir au plus offrant. Notre point de vue moral sur la série c’est Simon Kapita. Il trace la ligne jaune. Et lorsque l’on invente ce personnage, on est proche de la réalité. On a du mal à s’en rendre compte parce que l’on a une fâcheuse tendance en France à parler des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Mais, je reste persuadé, à Droite comme à Gauche, qu’il y a des gens qui gardent une éthique. Là est notre rôle : il ne s’agit pas de faire de la propagande mais avoir une forme de responsabilité. On n’a jamais intérêt à diminuer la fonction présidentielle.

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Vous montrez le côté sombre et la dureté de cette fonction justement. On ne peut que penser à Valérie Treirweiler…

D’un côté, les français se jettent sur le livre poussés par une curiosité étrange et de l’autre, ils le condamnent. C’est ce que montre en effet la saison 2. On reproche beaucoup de chose à François Hollande mais ce qu’on peut le plus lui reprocher, c’est de ne pas avoir voulu habiter cette fonction depuis le premier jour. Le Président est seul et on doit l’aider à occuper sa fonction. Pour faire un parallèle avec la fiction, c’est un enjeu majeur pour Kapita qui s’oblige à tout faire pour défendre une certaine idée de la politique et donc de la France. Ca peut paraître naïf mais je crois que c’est ce à quoi nous aspirons tous.

2017 sera l’année de LA grande échéance électorale. Avez-vous signé pour une saison 3 en diffusion peu de temps avant ? Le pitch ?

Nous sommes en écriture. Evidement, les audiences décideront de notre sort mais la chaîne y croit. Le pitch sera de savoir si la candidature à un deuxième mandat du Président Alain Marjorie est pertinente avec une diffusion prévue avant 2017.

Rémy Pfimlin devrait céder sa place… Des risques pour « Les hommes de l’ombre 3 » ?

C’est vraiment l’audience qui dictera la suite et j’ai touché le problème du doigt avec ma toute première production en 2006 : « La Commune » avec Abdel Raouf Dafri pour Canal Plus. Tout le monde était ravi de cette série. Les critiques étaient largement positives. La chaîne nous a beaucoup soutenu… mais dès la connaissance des chiffres, le discours a complètent changé ! On développait la saison 2 et on ne nous a pas dit « c’est pas bien » mais juste : « Il n’y en aura pas d’autre« . Point. L’audience est roi en télévision.

Marc Nicolas, le Directeur de la FEMIS vous a demandé de prendre en charge le département Création de Séries TV. Comment ça se passe ?

En décembre 2012, Marc Nicolas me parle de ce projet. Il a fallut du temps pour mettre le cursus en place. Franck Philippon est co-directeur avec moi. Il est scénariste et c’est essentiel dans la création de récréer le couple producteur/scénariste.  Le scénariste américain Franck Pugliese (Borgia, Homicide) est aussi de la partie.

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Les portes de la FEMIS

Justement, cette formation devrait-elle permettre de rattraper notre retard sur les Etats-Unis ? Un savoir faire qui nous manque cruellement.

J’ai été diplômé de la Fémis en 2003. Mon mémoire portait sur la série et je voulais déjà être producteur de série télé. Je voyais aux Etats-Unis des œuvres comme Les Soprano, Twin Peaks… qui m’ont beaucoup marqué. J’ai même découvert que je préférais la télé au ciné en regardant Twin Peaks. Marc Nicolas me parlait déjà de ce département ! Il aura fallut 10 ans pour penser différemment la série. Alors, je sais pas si on peut parler de retard mais ce qui est certain c’est que ça évolue bien. No Limit et Taxi de Luc Besson apportent une vraie nouveauté avec des formats de 52 minutes. Je ne souhaite pas copier les USA mais il faut centrer les séries autours d’auteurs forts qui doivent avoir un point de vue puissant. Le producteur doit les accompagner pour faire émerger une singularité. La série possède un temps long contrairement au cinéma. On peut défendre ce point de vue d’auteur de saison en saison. Et n’oublions pas la vente à l’étranger… On construit une valeur économique et artistique qui  nous permet de sortir du marché franco-français. Faire entrer le marché au cœur de la Fémis est une bonne chose pour se moderniser et devenir concurrentiel.

Pensez-vous que les intellectuels français ont changé de regard sur l’outil Télé ?

Aujourd’hui, on ne part plus du principe que la télévision signifie forcément divertissement bas de gamme et vulgaire. Mais, c’est vrai qu’il y a une mal naissance de la télévision française qui n’est pas totalement considérée comme un média à part entière. Elle s’est cantonnée à transmettre de la culture, de l’info… et la série télévisée est une façon de dépasser ces carcans et est un genre qui n’est ni du cinéma ni de la littérature ni de la radio. Elle peut sortir de ce rôle de « transmetteur » et créer son propre style sans avoir à copier sur le cinéma avec une image « 7ème art ». On a du mal à avoir de l’estime pour le petit écran.netflix locaux

Netflix est là. Ca vous inspire quoi ?

Suis très fier car sur les 3 séries françaises présentes sur Netflix, il y a « Un village français » et « Les hommes de l’ombre« . Plus il y a de possibilités de création en France et plus il y a de la concurrence. Je ne suis pas d’accord avec Nicolas de Tavernost qui indique que « L’excès de création nuit à la créativité« . Au contraire, la fiction dans ce pays à souffert d’une ambiance qui était proche de l’Allemagne de l’est avant la chute du mur. Le monde extérieur ne semble pas exister. On voit que la concurrence gène même les diffuseurs. Il n’y a jamais de contre programmation : Tf1 et FTV ne diffuseront pas de fictions françaises l’une en face de l’autre. De toute évidence Netflix rebat les cartes. Je ne sais pas ce que va provoquer l’arrivée de la plateforme, si le secteur de la TV et notre façon de la consommer vont être complètement modifiés, mais des méthodes sont à trouver. Nous devons saisir l’occasion de créer des fictions françaises fortes qui nous sont propres pour ne plus dépendre, comme TF1, des séries américaines.

Sait-on faire ?

Oui, je pense qu’il y a de vrais talents en France. L’absence de différence et de concurrence en fiction a empêché toute une génération de s’inventer et créer. On manque certainement de show runner. Aux Etats-Unis, les plus connus ont mis des années à se former.  Ca ne peut pas être jeune génération spontanée. Ils se sont frottés aux séries des autres. Canal Plus a relancé une politique de fiction il n’y a que 10 ans. C’est court mais je reste positif.

Yasmina Jaafar

Photo : TétraMédia Fiction

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