STEPHANE SOUMIER OU LE COMBAT CONTRE LE DATA CHECKING !

Stéphane Soumier est le rédacteur en chef et le présentateur de la matinale « Good Morning Business » de BFM Business. Le journaliste, ancien d’Europe 1, est le premier à s’être érigé contre le Data Checking. Cette nouvelle tendance à vouloir vérifier tous les chiffres porte préjudice, selon lui, au métier de journaliste.

Il nous explique les travers de cette pratique qui s’étend de rédaction en rédaction :

La Ruche Média : Qu’est-ce que le fact checking ou la vérification des faits ?

Stéphane Soumier : Il faut bien faire la différence entre ce que l’on va appeler fact checking et data checking. Je n’ai aucun problème avec le fact checking, c’est-à-dire savoir si Nicolas Sarkozy était bien devant le mur de Berlin quand il est tombé. Là, évidement le journaliste peut apporter une réponse claire en enquêtant. Alors que le data checking pose souci. La remise en cause systématique de l’ensemble des chiffres ou des données statistiques qui sont apportés dans le débat public est compliquée. C’est à ce sujet que je mène un petit combat pour dire deux choses : cette pratique est une nouvelle forme de cache-sexe idéologique -vous remarquerez que ce sont systématiquement les chiffres qui sont remis en cause- et c’est une captation du débat public sur des éléments anecdotiques.

Un exemple précis ?

Revenons sur ce qui faisait débat la semaine passée : le nombre de demandeurs d’emploi qui ne chercheraient pas de travail. La question n’est pas la proportion de ces demandeurs d’emploi. La question est bien de savoir pourquoi est-ce qu’à un moment donné, ils s’arrêtent de chercher du travail. Pourquoi ils abandonnent tout espoir ?

stephane soumier photo

La data checking ne décrédibilise-t-il pas l’image des journalistes ?

C’est le stade ultime de l’arrogance de la caste journalistique ! Il y a évidemment une crise de modèle économique mais il y a aussi une crise profonde de crédibilité et ce depuis des années. La façon dont les journalistes ont informé et se sont adressés  à l’ensemble de leurs clients est hallucinante. Je tiens à ce terme de « clients », parce que beaucoup de journalistes ont oublié qu’ils devaient vendre un journal et qu’ils devaient le vendre à des clients. Cette mode du fact et data checking amène les journalistes à se poser en juge de paix. C’est d’une arrogance inouïe ! Quand vous lisez la charte des décodeurs du monde, c’est ahurissant de penser qu’avec Google, trois bases de données statistiques, un ordinateur et quelques jeunes journalistes en culottes courtes, on va aller contester les chiffres qui sont apportés par  tel ou tel responsable politique.

Derrière cette méthode de contestation des chiffres et du reste… on peut donc trouver le moyen de faire passer une idéologie ?

Oui ! Et le Front National l’a parfaitement compris. En prenant cette arme et en la retournant contre ceux qui pensaient en faire une arme décisive, le FN va aller encore plus loin dans la fracture entre les journalistes et l’ensemble de ceux qu’ils sont censés informer. Le parti de Marine le Pen va dire en permanence maintenant « Ils ne vous informent pas, ils déforment les chiffres« .

Johan Hugnafel, le rédacteur en chef de Slate.fr indique que le fact checking est le travail du journaliste et le Centre de Formation des Journalistes vient de créer un module pour apprendre cette pratique en stipulant que c’est LA règle d’or du journalisme. Que leur répondez-vous ?

Evidemment que c’est la base que de vérifier une source et un chiffre. Cependant, jamais un chiffre ne s’impose. La vérité n’est pas dans le chiffre ! Vous ne pouvez pas aujourd’hui faire du data checking sur la sortie de l’Euro ni sur le chômage ! Regardez ce qui se passe en ce moment : le débat public tourne autour de pôle emploi. Leur chiffre ne devrait même pas faire l’objet d’une brève. Ce chiffre est un chiffre quasi privé d’inscription  à un organisme.  Ça n’est pas un chiffre de chômage. Il ne tient pas compte de l’augmentation de la population active. Le seul chiffre qui vale est celui que donne l’INSEE chaque trimestre venant du Bureau International du Travail.  Ce chiffre là, donne un pourcentage de chômeurs au regard de la population active. D’ailleurs, si on voulait bien regarder les choses, on verrait que la France est en création nette d’emplois mais personne ne dit cela.  C’est-à-dire que vous ne pouvez pas résumer le chômage ni un problème politique à un chiffre.  Donc que l’on confronte les chiffres et qu’ils servent à interroger, oui,  mais ils ne doivent jamais servir à affirmer.

Est-ce que le fact et data checking sont des phénomènes de mode qu’il faut tout de même combattre ?

J’ai commencé ce combat tout seul au moment de la précédente présidentielle. Une scène m’a fait bondir : Le CFJ recevait Jean-Luc Mélenchon et les jeunes font la chose comme des grands, ce qui est normal, en interrogeant sur tel ou tel thème l’homme politique. Ils annoncent « Nos fact checkers vont analyser en direct vos propos« . Là, j’ai vu une bande de morveux devant trois ordinateurs  prêts à vérifier via Google si la dictature du prolétariat  est encore de saison. Qu’est-ce que ça veut dire ? Et ça devient grotesque avec « Des Paroles et des Actes » sur France 2. Là, on est au fond du ridicule. Comment d’ailleurs est-ce que les hommes politiques peuvent accepter ça ?

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Vous êtes le premier à pousser au débat. Est-ce que votre combat fait des émules ?

Des gens commencent à m’appeler. Des jeunes journalistes  écrivent des petites thèses sur le fact et le data checking. J’ai l’impression que mon combat commence à être entendu. Puis, nous sommes les premiers à réagir à BFM Business, parce que l’on est le premier média audiovisuel à vivre des chiffres. C’est notre matière première.  Ce pain aigre et indigeste  de la statistique et de L’INSEE, je le mange tous les jours. J’ai bien vu qu’il y avait un problème. Les chiffres que ces vérificateurs avançaient étaient autant contestables que  ceux qu’ils contestaient.

Une rédaction n’aurait-elle pas plus envie de se tourner vers le fact checking pour une question de coût puisque ça revient moins cher qu’une enquête longue ?

Oui ! C’est l’autre point important. Il y a danger -même s’il s’agit d’une hypothèse- à courir vers l’économie. « Les Décodeurs » ont par exemple attaqué Michel Onfray sur le thème : « Il fait de la psy de comptoir » suite à son twit « On apprend plus à lire et à écrire« . Les fact checkers vont simplement mettre en ligne les chiffres de l’Education Nationale. Si ces méthodes prennent la place d’une enquête  auprès des professeurs pour savoir s’ils ont le sentiment que dans l’apprentissage de la lecture, il y a des choses qui ont changé, si ça prend la place de l’enquête auprès des parents pour recueillir leur avis et témoignage…, on court tout droit à la catastrophe. Les journalistes eux-mêmes  sont en danger  et leur métier va devenir singulièrement chiant. Aller à la simplicité tuera le métier et la vérité sera bien plus dans l’enquête que dans les chiffres.

Yasmina Jaafar

Photo : Stéphane Soumier/BFM Business

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