ALAIN JUPPE, JL MELENCHON, FRANCOIS BAYROU… LES POLITIQUES SONT-ILS HEUREUX ? ENQUETE DU JOURNALISTE JEREMY COLLADO

Jérémy Collado aime les portraits. Il collabore à Charles, la revue et Marianne entre autres. Le journaliste publie, non sans style, « Le bonheur en politique » Ed. F. Bourin. Une série d’entretiens avec nos femmes et hommes politiques sur leur vision du bonheur. Quels sacrifices, quelles significations… ?

Réponse :

Comment vous est venue cette idée d’interroger nos politiques sur le bonheur ? Leur bonheur ?

En 2008, j’ai entendu comme beaucoup de journalistes la conférence de presse surréaliste de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Il évoquait son bonheur. Et il reliait très clairement son rôle de président au fait ou non d’être heureux. Pour moi, c’était un déclic. Une « rupture« , encore une fois, et une vraie transgression de Sarkozy. On arrivait à un stade ultime de la « peopolisation« , où les politiques ne parlent plus uniquement de leur vie privée mais carrément de leur bonheur. Je me suis dit :  « c’est révélateur d’une époque ! » Je pense que les politiques parlent de leur bonheur parce qu’ils n’ont plus les moyens de faire le nôtre… C’est cette équation que j’ai voulu interroger, alors que le bonheur personnel, individuel, est le nouveau veau d’or de notre modernité.

Avez-vous eu du mal à obtenir des réponses positives ?

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Pas tant que ça, même si je n’ai pas réussi à parler à Sarkozy et Hollande par exemple. J’assume le côté « connivent » de mon métier de journaliste politique. Pour obtenir des informations et des des confessions, il faut voir les politiques. Prendre des cafés ou déjeuner avec eux. Dire l’inverse est hypocrite et malhonnête. Grâce aux contacts que j’avais glané en travaillant aux côtés du réalisateur Serge Moati, j’ai réussi à rencontrer Bayrou, Mélenchon, Guaino, Yade, Chevènement, Le Maire… Certains comme NKM ou Ségolène Royal n’ont pas voulu répondre. Quant à Marine Le Pen, j’ai essayé – je l’avais déjà beaucoup croisé lors de reportages – mais j’étais troublé à l’idée d’évoquer son bonheur personnel. Mais pourquoi pas : c’est une femme politique qui compte aujourd’hui. Et s’intéresser à sa vie permet de comprendre aussi ses idées et son positionnement politique. Si elle lit ces lignes…

Vous dites que « les politiques sont plus habitués à plaire qu’à réagir ». Après enquête, les voyez-vous différemment ?

Je ne suis pas fasciné par les politiques mais par la politique. Sa dimension romanesque, psychologique… que je ne dissocie pas des idées défendues par les politiques. Au contraire, les deux sont intimement reliés à mon sens. Aujourd’hui, les politiques sont des êtres plus fragiles qu’on ne l’imagine. Ce sont des gens normaux qui assument des destins exceptionnels. Mais dans ce livre, je montre aussi que c’est une question de génération: peu de politiques modernes ont vécu la guerre et le tragique de l’histoire. Ils sont moins épais que Mitterrand, De Gaulle ou Pompidou, qui avaient affronté des circonstances extrêmes, vécu l’Occupation ou la Guerre d’Algérie. Cela déterminait leur vie et leur façon de faire de la politique. On imagine pas De Gaulle parler de son bonheur!
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Ensuite, les politiques sont violents entre eux, même s’ils jurent que cette violence est souvent « sur-jouée ». N’oubliez pas, aussi, que les politiques sont parmi les plus détestés en France, avec les huissiers et les… journalistes! En définitive sont délaissés par les électeurs, qui se détournent des urnes et s’abstiennent par déception. J’ai essayé de voir comment ils mettaient en adéquation leurs idées avec leurs vies. S’ils avaient le sentiment d’avoir la vie qu’ils méritaient. Et s’ils avaient encore l’ambition de faire le bonheur. Peu sont capables de parler « philosophiquement », mais ceux qui le font le font très bien.

Lequel vous a le plus étonné ? et pourquoi ?

Je vais citer deux exemples : d’abord Alain Juppé, parce qu’il met beaucoup en avant la thématique du bonheur et de l’identité heureuse de la France. Chez Juppé, le bonheur est un objectif national. Pour moi, c’est symptomatique du paysage politique d’aujourd’hui. Alain Juppé essaie de contrer le discours identitaire de Sarkozy mais il n’est pas du tout audible car ce « bonheur » est en contradiction avec le malheur des Français. La réalité des politiques et des citoyens n’est plus la même. J’ai croisé Alain Juppé à Marseille dans des circonstances assez drôles que je raconte dans le livre, même si lui n’est pas franchement sympathique. Ensuite, celui qui m’a le plus étonné et intéressé est François Bayrou : sincère, honnête, sensible, il m’a consacré beaucoup de temps et il incarne parfaitement une forme de sérénité qui se retrouve dans ses idées. Malheureusement, la politique, c’est aussi savoir prendre le pouvoir. Je pense que François Bayrou, comme Jean-Luc Mélenchon, est un intellectuel égaré en politique.

Qui auriez-vous avoir qui ne se trouve pas le livre ?

Bernard Cazeneuve. D’abord parce qu’il est cultivé, fin, drôle, et qu’il a déjà dit qu’il préférait le bonheur à la politique. Ensuite parce qu’il est ministre de l’Intérieur et qu’il doit gérer des attentats islamistes meurtriers tout en restant digne en toutes circonstances. Malgré ces conditions de travail atroces, il jure qu’il est droit dans ses bottes et heureux d’accomplir cette mission. C’est un vrai homme d’Etat à mon sens, comme il en existe peu aujourd’hui. L’exercice aurait pu être étonnant.
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Selon vous, qu’est-ce qui rend réellement heureux un homme ou une femme politique ?

De façon très prosaïque, ce qui rend heureux un politique, c’est le pouvoir. Ou la conquête du pouvoir. Et je ne fais pas de différence entre les hommes et les femmes politiques en la matière. Pour Sarkozy par exemple, c’est flagrant. Sarkozy n’est heureux que dans le combat politique, au milieu de l’arène, là où il donne et reçoit des coups. Il ne théorise pas: il vit. En cela, il incarne bien ce présent perpétuel dans lequel vivent les politiques… au risque de vivre en apesanteur et loin de la réalité des Français.

Quelle est votre définition du bonheur et Vous, l’êtes-vous,  heureux ?

Le bonheur est difficile à définir. Il se vit. Je pense, personnellement, qu’il n’existe pas. Mais qu’il y a des moments où l’on peut se sentir bien. Être heureux, à mon avis, c’est être à sa place. Réussir à trouver l’équilibre entre ce qu’on veut faire et ce qu’on peut faire. C’est réussir à prendre en main son destin. Ensuite, le bonheur en politique, c’est à mon sens savoir gouverner en faveur de l’intérêt général et non pas des intérêts particuliers. C’est l’égalité des chances, la justice sociale. En ce sens, la République donne les conditions du bonheur. A chacun, ensuite, d’en faire ce qu’il souhaite, car le politique ne peut pas imposer le bonheur aux citoyens contre leur gré.
Yasmina Jaafar

 

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