Patrice Franceschi : "La construction des États-Unis d’Europe est possible pour recréer de la puissance"

Par
Yasmina Jaafar
14 mai 2024

Patrice Franceschi nous donne sa version d'une Europe forte et unie. Son livre "Croire et agir" est une ambition qui permet de mieux saisir les enjeux européens à quelques jours de l’élection du 9 juin. Géopolitique, intérêt des français pour ce scrutin, l'écrivain, penseur et voyageur-explorateur nous dit tout et c'est passionnant :

Votre livre sonne comme un cri d'alarme. Le voyageur que vous êtes perçoit-il les dangers d'une Europe en repli ?

À mes yeux, la question de l’Europe – plus exactement de l’Union Européenne – n’est pas tant son « repli » ou sa « décadence » selon certains, que son impuissance grandissante à résoudre les défis qui nous attendent. Et ils sont nombreux dans un monde de plus en plus dangereux, volatil et incertain. Là se situe le nœud du problème.

Le péché originel de cette Europe est d’avoir été bâtie sur des fondements économiques et non politiques. Tout part de là et tout y revient. Cette faute initiale ne pouvait mener qu’à un paradoxe dont nous payons le prix aujourd’hui : une Europe prospère mais sans puissance pour se défendre.

Il est une loi de nature qui dit que, à titre individuel comme à titre collectif, nous vivons à l’exacte mesure de notre puissance. Par puissance, il faut entendre ici la somme des valeurs civilisationnelles portées par un individu ou une collectivité, augmentée des forces dont dispose cet individu ou cette collectivité pour protéger ces valeurs.

C’est pour recréer cette puissance perdue que « Croire et agir » propose un projet de société complet qui redonne au politique son primat dans la construction d’une Europe radicalement différente de celle que nous connaissons. Dans ce livre, j’oppose donc l’Union Européenne actuelle – Europe essentiellement économique – aux Etats-Unis d’Europe – Europe essentiellement politique – qu’il devient urgent de bâtir car cela prendra des générations. Ce projet n’est rien d’autre que la concrétisation formelle et précise du vieux rêve porté jadis par Victor Hugo, Stephan Sweig ou plus récemment par le général De Gaulle, d’une Europe allant « de l’Atlantique à l’Oural », où les nations faisant partie de cet ensemble se reconnaissent comme issues d’une même matrice civilisationnelle et construisent un bloc politique unique leur permettant d’exister pleinement en assurant la liberté de leurs peuples respectifs. Le fédéralisme, à l’image de qu’ont réalisé les Etats-Unis, l’Inde ou le Brésil, est alors la solution la plus efficace.

Cette Europe-là n’aurait pas pour obsession le développement des marchés économiques au détriment de tout le reste – car ce serait vivre comme aujourd’hui dans la fragilité et l’incertitude, bercé par la douce musique de la surconsommation qui ne peut que nous endormir et nous anesthésie. Il faut refuser de craindre le concept de fédéralisme. Dans les débats politiques actuels ce terme n’est jamais utilisé à bon escient mais comme un repoussoir par les adversaires de l’Union Européenne. Ils reprochent à cette dernière de se « fédéraliser » alors qu’en réalité, elle s’octroie simplement, et non démocratiquement, des pouvoirs qu’elle ne devrait pas s’autoriser. Le fédéralisme est tout autre chose.

Comment se fait-il que l'élection des Européennes n'est pas plébiscitée par les français ? Est-ce un défaut culturel ? Médiatique ? Politique ?

La raison me semble simple : il n’y a rien d’enthousiasmant dans ce que nous proposent les différents partis : rien de neuf, rien d’original, rien pour exalter la jeunesse en lui proposant de grandes choses à bâtir afin de sortir de l’ordinaire et de se réaliser individuellement à travers un projet collectif.

Que voyons-nous dans les débats actuels ? D’un côté les candidats qui défendent l’Union Européenne en ne proposant que des réformes cosmétiques pour corriger ses défauts – rien de nouveau sous le soleil – et de l’autre côté ceux qui refusent l’Union Européenne sans rien proposer d’autre que le repli sur soi – rien de nouveau non plus sous le soleil. On ne peut que s’assoupir en entendant ces discours mille fois répétés depuis des décennies – et les foirent d’empoigne qui s’en suivent sont affligeantes pour l’idée même de ce que doit être la politique non politicienne.

Ces candidats, obsédés par la conquête du pouvoir – s’ils ne l’ont pas – ou sa conservation –  s’ils en disposent déjà – n’ont pas pris la mesure des enjeux à venir et rien compris à la quête de sens de la jeunesse de France qui ne demande qu’à se dévouer à de grandes œuvres. Cette jeunesse attend des projets de société exaltants, on leur propose des programmes politiques ennuyeux.

Votre souhait est la fondation d'États-Unis d'Europe. Comment y parvenir ? Fantasme ou réalité ?

Il n’y a de fantasme dans ce projet que pour ceux qui ont déjà baissé les bras devant la fatalité de ce qui nous attend – ou la nie – et n’ont jamais tenté de grandes choses dans leur vie pour modifier la trajectoire des destins tout tracés quand ceux-ci sont funestes. La « rhétorique de l’impossible » claironnée par ces gens-là fait peine à entendre. Dénués d’ambition, ils manquent cruellement de volonté, d’imagination et de créativité.

« Croire et agir » chante une autre musique, détaillant pendant les 250 pages de son « idéalisme réaliste » comment la construction des États-Unis d’Europe est possible pour recréer de la puissance afin de pleinement redevenir ce que nous avons été, en dépit du contexte actuel du monde où nous ne pesons plus grand-chose – et pèserons de moins en moins. La place manque ici pour donner tous ces détails, mais l’ensemble de ce projet est crédible car méticuleusement pensé, soigneusement charpenté, dénué d’illusions ou d’utopie. Il s’étale dans le temps long, la durée d’une vie humaine au moins, pour pouvoir s’établir sur des assises solides.

J’engage vos lecteurs à se pencher sur ce projet, ne serait-ce que par curiosité, et à se faire eux-mêmes une opinion.

Le trio Russie, Chine, Iran s'allient pour vaincre un Occident tout puissant. Sommes-nous encore si puissants ?

Cela fait plus de trente ans que nos hommes politiques désarment nos démocraties sur tous les plans – moral, militaire, mental, culturel – en mettant tous leurs efforts dans le seul objectif d’une mondialisation économique « heureuse » dont nous tirerions tous les bénéfices.

Petit rappel ici : à l’issue de la guerre froide, l’Union Soviétique s’étant écroulée sur elle-même, ces dirigeants ont benoîtement crus à l’idée – loufoque au regard du tragique de l’histoire – que nous bénéficierions désormais et à jamais des « dividendes de la paix ». C’était même la « fin de l’histoire », souvenez-vous des discours de l’époque. Erreur funeste dont nous payons le prix aujourd’hui. Ce n’est pas parce que nous ne voulions plus de mal à personne que personne ne nous voulait de mal. Bien au contraire. La disparition de l’équilibre qui prévalait libérait des forces qui n’attendaient que le bon moment pour surgir et faire valoir leurs ambitions.

D’un point de vue militaire, par exemple, nous avons littéralement « rétrécis » nos armées tandis que l’ensemble des pays non démocratiques les « augmentaient » de manière exponentielle. Aujourd’hui, rien que la Chine construit tous les quatre ans l’équivalent de la flotte de guerre française. Jamais dans l’histoire de l’humanité les pays les plus belliqueux d’une période de cette histoire, la nôtre, n’ont amassés autant d’armes pour mener à bien leurs projets impérialistes, tandis que les moins belliqueux se complaisaient dans le confort d’une paix qu’ils croyaient éternelle. Nous sommes devenus des herbivores cernés par des meutes de carnivores. Il est plus que temps de se réveiller et de retrouver le goût du combat pour défendre nos libertés. Si nous ne bougeons pas, le pire arrivera à nos enfants.

Nous devons au plus vite nous réarmer à tout point de vue et redevenir des proies trop difficiles à digérer pour être attaquées. C’est le prix à payer si nous voulons continuer à vivre en paix. Il faut s’en donner les moyens et ne pas avoir la main qui tremble dans cette priorité absolue. Aux défaitistes qui prétendent que nous n’en n’avons plus la capacité, il faut répondre : « C’est quoi le prix de votre liberté ? »

Mais à l’évidence, seule une entité politique suffisante, les Etats-Unis d’Europe, peut permettre de réarmer véritablement nos nations, aussi bien moralement que militairement, les deux allant de pair. La manière d’y parvenir est longuement détaillée dans « Croire et agir ». De toute façon, et en vérité, nous n’avons plus le choix.

L’Union Européenne n’est jamais parvenue à créer une défense européenne quelconque. Tout ce qu’elle pourra faire, maintenant qu’elle sent tout de même que les orages de l’histoire se rapprochent, sera de bâtir au coup par coup des alliances de bric et de broc entre ses différent membres pour réagir à des situations imprévues, faute de les avoir anticipées.

Pouvez-vous nous donner deux défis incontournables parmi tous ceux que vous évoquez dans votre livre ?

Mis à part le dérèglement climatique qu’il faut endiguer au plus vite – et dont tout le monde a bien conscience – les deux défis les plus urgents à contenir sont, d’une part, les impérialismes chinois, turc et iranien, devenus très agressifs, désinhibés quant à l’utilisation de la violence, et pratiquant des politiques du fait accompli qui piétinent allégrement et sans complexe le droit international. D’autre part tout ce qui a trait à la volonté de conquête territoriale et spirituelle des mouvements islamistes, qu’il soit terroristes ou non – ce qui nécessite de mettre au pas leurs « sponsors » étatiques, de la Turquie au Qatar en passant par l’Arabie Saoudite et, dans une moindre mesure, de nombreux pays du Maghreb. Cela est dit sans langue de bois...

Là encore, on ne voit pas bien comment réussir si nous agissons en ordre dispersé au sein d’une Union Européenne incapable de fédérer les volontés politiques puisque ses fondements, sa pensée, ses modes d’action sont, il faut le répéter, avant tout façonnés par une vision économique du monde.

Du même auteur...

Mais aussi...

LA RUCHE MEDIA
40 rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Contact
Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
magnifiercrossmenu linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram
Tweetez
Partagez
Partagez