« PYGMALIONNES » : DES RÉALISATRICES NOUS RACONTENT LEUR QUOTIDIEN DE FEMMES DE CINÉMA DANS LE DOCUMENTAIRE DE QUENTIN DELCOURT EN SALLES DEPUIS LE 22 JANVIER.

La justice des réseaux sociaux, je ne la porte pas nécessairement dans mon cœur.

L’actrice et réalisatrice Hafsia Herzi évoque sa culture cinéma. Elle se dit peu cinéphile ayant grandi « dans les quartiers ». Le métier de réalisatrice passe-t-il d’abord par la connaissance ? Connaissance culturelle mais aussi des codes qui gèrent l’univers du 7ème Art ?

Hafsia est pour moi l’exemple même de la définition d’une Pygmalionne : autodidacte et instinctive, cette passionnée de cinéma qui fut d’abord la muse de grands réalisateurs nous a tous émus cette année avec son premier long métrage Tu Mérites Un Amour, que j’ai adoré. La maîtrise de la direction d’acteurs, la justesse de l’émotion partagée et l’image moderne de notre société qu’elle dépeint dans ce film de copains fait sans budget montre bien que le cinéma est avant tout un art du cœur et de l’instinct, accessible à quiconque s’en donne les moyens. Les codes du 7eme Art on peut les étudier, ce qui fut mon cas au Canada, mais ils font en fait déjà partie de nous. Il faut d’ailleurs plutôt chercher, à mon sens, à les bousculer un peu pour se les approprier, ou en créer de nouveaux. Pour moi, le métier de réalisateur – et donc forcément de réalisatrice – passe avant tout par la connaissance de l’Autre et la curiosité, chaque film étant une sorte d’essai vecteur d’émotions. Parfois on réussit, parfois on se plante, mais c’est comme ça qu’on apprend. 

Stéfi Celma et Hafsia Herzi

« Pygmalionnes » traite de la misogynie dans le secteur cinéma. Ce secteur vous semble-t-il simplement le reflet de notre société française ?

De nombreuses femmes de tous types de professions se sont reconnues dans les témoignages des Pygmalionnes. Pour moi, le cinéma est un reflet de notre société, ou peut essayer d’en être la traduction par auteur ou un groupe de personnes. Ce qui était intéressant avec Pygmalionnes, c’était de partir de la spécificité du cinéma pour chercher les points d’identification possible avec les spectatrices. En interrogeant ces femmes sur leurs ambitions et leurs métiers, mais aussi sur les salaires, la séduction, le rapport au corps, la maternité, la vieillesse, etc., on balaye des questions essentielles que vivent au quotidien les femmes dans la société. La discrimination n’a pas de frontière sociale ni culturelle, elle nous concerne tous. Comme la misogynie. Et à mon sens, la réponse se trouve dans le film, lorsque Nathalie Marchak parle de la misogynie latente de notre société. En effet, je pense aussi qu’il nous arrive d’avoir certains automatismes culturels et que tout part du langage. 

Les artistes interrogées disent toutes que les femmes devraient oser taper du poing sur la table pour être entendues. Est-ce pour vous, après enquête, une question de timidité ou d’éducation ?

Je pense que c’est avant tout une question de confiance en soi. Je trouve qu’en France, contrairement à l’Amérique du Nord où je suis allé apprendre le cinéma par exemple, on ne nous permet pas suffisamment de nous exprimer librement sans risquer le jugement direct. Cette fameuse question des étiquettes ou de « mettre les gens dans des cases » vous savez ? Les Français n’en peuvent plus et pourtant on continue de le faire. Il faut vraiment que cela cesse si nous voulons que la société progresse, et pour cela il faut que des gens osent le dire, ce que font les Pygmalionnes sans langue de bois dans le film. Je pense que la confiance en soi s’acquiert avant tout par l’éducation, qu’elle soit celle de nos parents, de l’école ou bien celle qu’on se fait soi-même sur le terrain et que personnellement j’encourage. Les Pygmalionnes ont ce point commun d’être toutes parties de rien pour devenir les êtres libres qu’elles sont aujourd’hui : certaines en suivant leur instinct et en fonçant, d’autres plus timides comme Anne Richard par la persévérance. Leur point commun : la passion. Sans passion, il ne faut pas faire ce métier.

Pourquoi ne pas avoir tendu le micro aux hommes du secteur ? 

Quentin Delcourt, réalisateur

Parce qu’ils ne sont pas des Pygmalionnes. (rires). Ce qui m’intéressait, dans un contexte de libération de la parole initié par l’affaire Weinstein, suivi du mouvement MeToo, c’était de présenter des schémas positifs de femmes qui m’inspiraient et d’entendre leur parole d’artistes car je trouvais qu’on ne parlait plus des femmes que comme des victimes. La seule place possible pour les hommes dans ce film, c’était aux Pygmalionnes de la donner dans leurs témoignages. Ce qu’elles ont fait d’ailleurs et je les en remercie, car pour moi il est essentiel de combattre tout séparatisme. Il faut que femmes et hommes travaillent ensemble, sans différence. Ce qui est drôle, c’est lorsqu’on me rapproche d’être un homme et d’avoir fait ce film. C’est arrivé à plusieurs reprises déjà et cela prouve qu’il y a encore un long chemin à parcourir. Les mentalités n’évoluent pas en quelques mois.

Pensez-vous qu’il y ait un après et un avant Adèle Haenel ? 

Il le faut ! Adèle Haenel a fait preuve d’un courage et d’une résilience exemplaire en révélant au grand jour sa vérité et son expérience directe du harcèlement, j’étais bouleversé et admiratif surtout de la femme qu’elle est devenue. Ce qui est important à mon sens, et le bon exemple à suivre, c’est surtout sa décision de porter plainte et de faire en sorte que la justice puisse opérer. Je suis pour que les victimes de harcèlement et d’agressions puissent porter plainte plus facilement, et que systématiquement les agresseurs soient jugés. J’espère que le témoignage d’Adèle restera et inspirera peut être d’autres victimes à traduire leurs agresseurs en justice.

Sa déclaration a-t-elle été aussi efficace que le vent #metoo en France où l’omerta reste forte ? 

Adèle a eu raison d’agir de manière réfléchie, avec les journalistes de Médiapart puis les institutions françaises. La justice des réseaux sociaux, je ne la porte pas nécessairement dans mon cœur. Je suis heureux que le #metoo ait permis d’éveiller les consciences par la multiplication des témoignages. C’est important. Mais aujourd’hui il faut avant tout se concentrer sur le système judiciaire et sur l’accompagnement des victimes, ainsi que renforcer l’éducation à mon sens et la prévention. 

Avez-vous rencontré des difficultés pour faire ce film ? Peur ou réticence de la part de femmes ? 

De la part des femmes que j’ai contactées, aucune. Ce qui d’ailleurs était plaisant. Sans doute parce que j’ai pris mon temps de bien choisir les personnes que je souhaitais filmer. J’ai rencontré chaque Pygmalionne avant le tournage, dans des lieux différents, afin de faire connaissance et d’établir entre nous un lien de confiance réel. Les difficultés sont venues des producteurs au moment de chercher des financements et du soutien au tout début. On me proposait des noms d’intervenantes « qui font vendre » et j’ai vite compris que j’allais autoproduire le film. Je suis assez têtu quand j’ai une image en tête, et je n’aurais cédé sur la liste pour rien au monde. La diversité du casting de Pygmalionnes est le reflet de notre société et surtout du cinéma français contemporain que j’aime et auquel j’espère contribuer un jour activement. Je suis fier de ne pas avoir cédé à la pression de l’argent, même si cela a été un réel parcours du combattant pour mener le film en salles. Heureusement, j’ai finalement été rejoint par Marie Chrétien Franceschini en coproduction, qui a été sensible au regard posé sur ces femmes.

Êtes-vous serein pour l’avenir ?

Totalement, et j’espère avoir réussi à le traduire dans le film d’une manière ou d’une autre. Je pense que nous avons toutes les cartes en mains et qu’il ne faut pas avoir peur d’affirmer nos opinions, de sortir des cases préétablies et de créer de nouveaux schémas positifs. 2020 nous appartient.

Naidra Ayadi,
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