Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac vu par Gérard de Cortanze, Prix du Guesclin 2025

Par
Yasmina Jaafar
10 décembre 2025

"Pour Savinien de Cyrano de Bergerac, dont Flaubert vanta le « prodigieux talent poétique », le monde est un bestiaire où « le faux toujours la vérité ressemble »". Tout est presque dit mais pas totalement. L'auteur Gérard de Cortanze, déjà multi-primé, vient de publier un roman passionnant et fougueux. Nous voyageons au sein d'une époque qui ne manque pas de piment. Entre les ravages de la guerre de Trente Ans et le Paris de la Fronde, la fin du XVIè siècle nous est offerte avec brio. Qui est le Cyrano de Cortanze ? Réponse :

Avant tout: un précurseur. Qui manie avec autant de férocité la plume que l'épée. Dans l’un  et l’autre cas, c’est le coup inconnu de l’adversaire, la surprise  la feinte qui permettent d’anéantir l’autre. Tueur par les mots, tueur tout court, par le fer, qui fut surnommé le «  démon de la bravoure ». Avant Mallarmé, il affirme qu’on n’écrit pas avec des idées mais avec des mots. Avant Nerval et les surréalistes, il assigne au verbe une mission incantatoire au-delà de la raison. Avant Mary Shelley, Jules Verne, H.G. Wells, il invente la science-fiction. Avant la philosophie des Lumières il affirme que l’idéologie ne doit jamais interdire le débat. Bien avant la Révolution française, il prône la fermentation intellectuelle… 

Si nous sommes loin de l’histoire d’un homme qui prête sa plume à un autre pour séduire la femme qu’il aime, sommes-nous si éloigné de l’histoire du nez qui est un cap ? Cyrano, le vrai, n’a-t-il pas écrit qu’un grand nez était « le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et le petit, un signe du contraire » ? La littérature mène à tout. Et s’il fallait pour atteindre le « vrai » Cyrano passer par celui de Rostand ?  Nous n’en avons pas encore fini avec Cyrano, comme l’atteste cette pièce récemment retrouvée, L’Art de persuader. On y trouve cette phrase, qui dit tout du personnage: « Je crois que nous jouons tous une comédie. Le faux toujours la vérité ressemble. »

D’ordinaire, j’écris dans la vitesse, l’urgence, la rapidité. Issu de l’athlétisme - je courais le 800m - je ne suis pas un coureur de fond. Ce roman est le seul qui m’a accompagné quinze années durant. Je l’ai commencé dans un moment dramatique de ma vie et l’ai terminé, quinze ans plus tard, lors d’une période tout aussi bouleversée. Cette durée lui confère une « texture » inhabituelle. Un peu comme les kintsugi, ces bols japonais réparés avec une préparation à base de poudre d’or et qui exhibe la fragilité et les imperfections des objets. Il s’agit de montrer le temps qui passe, les brisures, les failles, les imperfections, les remords de la vie. Dans Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, les soubresauts de l’écriture suivent la vie mouvementée de mon personnage: un être fracassé, solitaire, mort, assassiné à l’âge de 36 ans. Une phrase de Savinien m’a accompagné tout au long de la rédaction de ce livre; elle est d’un étonnante modernité:

« Que le bon sens est rare en ce siècle où nous sommes/Et qu’on a de la peine à vivre avec les hommes. » Le fabuleux avatar, créé par Edmond Rostand, a failli bel et bien, ensevelir le « vrai » Cyrano - mon roman, en somme, ne fait que le restituer dans toute sa vie réelle - faite de réalités et de fictions -  appliquant à la lettre ce qu’énonce Jean Giono lorsqu’il affirme préférer prendre du plaisir devant un beau mensonge plutôt que de bâiller devant une laide vérité...

Écrire des romans de capes et d’épées ne m’intéresse pas. Si je me replonge dans le passé, c’est pour mieux parler du présent. Savinien de Cyrano va sur la lune pour mieux parler de la terre, du présent de la terre - dont il fait au passage le satellite de la lune. Ce qui, au XVIIème, peut le conduire au bûcher - tout comme Sejanus, le personnage de sa pièce la mort d'Agrippine, auquel il fait dire que ce n’est pas dieu qui a créé l’homme mais l’homme qui a créé les dieux! J’arpente les heures de cette aube du XVIIème pour mieux évoquer la France d’aujourd’hui. Que de ponts entre cette époque et la nôtre… Un pays dévasté par une crise économique, une pauvreté qui ne cesse d’augmenter, une « classe » politique qui ne pense qu’à conserver ses privilèges - qu’est-ce d’autre que la fronde parlementaire »? -, une violence récurrente qui s’installe, qui ne cesse de croître.

Et pour finir l’arrivée d’un pouvoir autoritaire qui ne laisse aucune marge à la liberté: Richelieu, Louis XIV. Et au milieu de cela un homme se lève: solitaire, iconoclaste, hétérodoxe hétéroclite: Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac. Comment répondre à votre question? Dans la France d’aujourd’hui, je ne vois guère qui pourrait être l’héritier de ce Savinien si plein de panache rejetant pêle-mêle ce qui appelle ses ennemis de toujours: le mensonge, le compromis, les prjéugés, les lâchetés, la sottise… La liste n’est point clause. 

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Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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