Seheno : « Continuer à créer est une forme de résistance »

Par
Yasmina Jaafar
31 août 2026

De Madagascar à la Drôme, Seheno fait de la musique un espace de transmission, de résistance et de reconnexion au vivant. Avec Dance in Resilience, son nouvel EP réalisé avec le percussionniste Prabhu Edouard, l’artiste malgache mêle poésie, rythmes traditionnels et sonorités électroniques pour interroger notre rapport à la nature, au monde et à nous-mêmes. Avant son concert au Zèbre de Belleville, le 2 octobre, elle raconte une création profondément enracinée dans ses origines et tournée vers les défis de notre époque.

Quand j’étais petite, j’accompagnais souvent mon père dans notre maison de campagne à quelques kilomètres d’Antananarivo. C’est un endroit où la végétation est luxuriante, où tout peut pousser, il y a des rizières, des arbres fruitiers partout. La nuit quand le ciel est dégagé, on avait droit à un magnifique ciel étoilé. Et dans le même temps il y avait aussi les cyclones, les sècheresses, la culture sur brûlis qui m’ont fait comprendre que rien n’était acquis, que cette terre nourricière n’a pas de ressources illimitées et qu’il fallait la protéger. Aujourd’hui les conséquences du dérèglement climatique sont plus visibles, les cyclones sont plus intenses, la biodiversité est menacée.

La part de l’activité humaine dans la crise climatique actuelle est bien documentée, d’ailleurs l’hémisphère nord n’est pas à l’abri au vu des canicules répétitives qui deviennent la norme l’été. Ma prise de conscience m’a amenée par exemple à utiliser du coton recyclé pour le boitier de mon 1er album (Ka 2009) pour limiter l’utilisation du plastique, avec Prabhu Edouard et notre label nous faisions partie des pionniers de cette démarche à l’époque. J’ai continué cet engagement avec le 2ème album (CD en polycarbonate recyclé) et maintenant avec le nouvel EP qui va sortir en vinyle recyclé.

Mais on sait que les gestes individuels ne suffisent pas s’il n’y a pas d’action forte venant des décideurs.
A Madagascar, il y a des initiatives de reforestation et de protection de la biodiversité mais avec les besoins de la population, tout est prioritaire et changer les habitudes des gens n’est pas simple. Il faudra sensibiliser plus les jeunes générations pour que de nouvelles consciences se forment. Comme beaucoup d’artistes mon écriture est inspirée par ce qui me touche et la nature est ma première source d’inspiration; si elle va mal, je vais le ressentir aussi. Nous faisons partie de cet écosystème fragile. Alors, à mon niveau, avec les outils que j’ai, la musique, le chant, je pose des questions, j’alerte, je rends grâce…

Au moment où j’ai terminé de composer ce nouvel EP, le monde sortait de la pandémie, des guerres ont éclaté et le climat ne s’est pas amélioré, loin de là. Pas trop de quoi se réjouir, cependant je viens aussi d’une culture où la résilience n’est pas un choix mais une tactique de survie et de résistance à une réalité difficile. Les gens célèbrent la vie malgré l’adversité et continuent à honorer la nature et les ancêtres. La période où l’on vit demande de la résilience et pour moi continuer à créer est une forme de résistance, rester le plus fidèle possible à soi-même et à ses valeurs dans ce monde tourmenté est aussi une forme de résistance.

Quand il fallait décider d’un titre, je cherchais un point commun aux six morceaux de l’EP et les thèmes que j’aborde parlent tous d’une façon ou d’une autre de résilience. Le titre Dance in Resilience m’est alors venu: l’idée du mouvement dans le moment présent et de la résilience comme élan créatif devant les défis qui nous attendent. Je ne connaissais pas ce rapprochement par Boris Cyrulnik entre l’écologie et le social et je le rejoins complètement dans le parallèle qu’il fait entre l’interdépendance entre nature, société et bien-être humain. Notre vision de la société est encore anthropocentrée. Dans les récents incendies qui touchent la Drôme (où je vis) par exemple, le sacrifie de la faune et flore impactera inéluctablement l’écosystème et donc fatalement la société et son bien-être.

Depuis mon premier album nous avons chacun évolué artistiquement. Et ces dernières années je pense qu’on comprend mieux l’univers de l’un et de l’autre. Sur ce nouvel album, on a travaillé en étroite collaboration et je lui en ai confié la réalisation. Parfois je venais avec la musique sans les paroles parfois l’inverse et suite à quoi on échangeait et on essayait ses nouvelles idées. Ce que j’ai bien aimé également c’est le fait de dialoguer sans tourner autour du pot, c’était important que chacun puisse dire ce qu’il aime ou pas. Quand j’écris et que je compose, j’ai une vision plutôt globale de la musique, Prabhu y a apporté une touche de son univers qui est riche et vaste et c’est ce mélange qui fait la particularité de ce nouvel EP…

J’essaie toujours de partir du centre, c’est à dire mes racines. A partir de là j’accueille les influences extérieures. C’est ma démarche depuis mon premier album. Je fais en sorte que ces racines ne soient ni anecdotiques ni exotiques dans mes chansons. C’est là aussi qu’on se rejoint avec Prabhu Edouard, s’inspirer de la tradition et développer une sonorité contemporaine. Dans le single « Ala Fo » par exemple, mon chant malgache se mêle aux violons, aux sonorités électros et les percussions indiennes. Ensemble avec les musiciens, nous explorons de nouveaux horizons, les racines sont toujours présentes tout en se mêlant à de nouvelles connexions souterraines comme dans une forêt. Finalement, c’est un univers sonore organique lié à mon histoire.

Partager une expérience unique, une parenthèse hors de la virtualité aliénante d’un écran plat. Accepter de se perdre et se retrouver plus intensément dans une atmosphère à la fois contemplative, mystique et vibrante.

Crédit photo Une : RÉMI HOSTEKIND

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Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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