
Au lendemain de la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme appelée à diriger le gouvernement marocain, l’hommage rendu à Fatima Mernissi à Salé prend une résonance particulière. Entre pensée, culture et représentation des femmes dans l’espace public, le festival met en lumière une question qui traverse aujourd’hui la société marocaine.
Ce mardi 29 septembre, à 10 heures, dans la salle de conférences de l’hôtel Dawliz à Salé, se sont ouverts les travaux de la table ronde consacrée à l’héritage de Fatima Mernissi, dans le cadre de la 19e édition du Festival international du film de femmes de Salé. Organisé par l’Association Bouregreg sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le festival se déroule du 28 septembre au 3 octobre 2026.
Cette rencontre, dédiée au parcours de la sociologue et penseuse marocaine disparue, mêle réflexion, cinéma et questions de genre. Elle est organisée en partenariat avec l’Association des Amis de Fatima Mernissi pour les activités culturelles et présentée par l’écrivain Hassan Erraïs.
L’hommage intervient au lendemain de la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain. Nommée le 29 septembre par le Roi Mohammed VI en vertu de l’article 47 de la Constitution, après la victoire du Parti Authenticité et Modernité (PAM) aux élections législatives, elle devient la première femme à occuper cette fonction au Maroc.

Dans ce contexte, la figure de Fatima Mernissi, dont l’œuvre a profondément interrogé la place des femmes, le pouvoir et les rapports entre patrimoine et modernité, trouve une résonance particulière dans l’actualité marocaine.
Le festival inscrit cet hommage dans un programme plus large, qui comprend également des hommages à Amal Ayouch, Meryem Zaïmi, Ibtissam Laaroussi et Mohamed Abderrahman Tazi, ainsi que la mise à l’honneur du cinéma québécois en tant qu’invité d’honneur. À cette occasion est projeté le film Fatima, la sultane inoubliable de Mohamed Abderrahman Tazi.
Une autre séquence est consacrée à la présentation de quatre ouvrages de Mernissi traduits en arabe par l’écrivain et traducteur El-Houssine Sahban : Le Harem politique. Le Prophète et les femmes, La Femme dans l’inconscient islamique, L’Amour dans les pays d’Islam. À travers le miroir des textes anciens et La Peur de la modernité. Islam et démocratie.
Un second rendez-vous avec la pensée de Mernissi est prévu samedi 3 octobre à partir de 11 heures, sous la conduite de Hassan Erraïs, avec la participation d’El-Houssine Sahban, de l’universitaire El-Mekki Zouaoui et du médecin et psychanalyste Ahmed Farid El-Mernini. Cette séance offrira une nouvelle occasion de revenir sur ses écrits et de discuter de leur impact dans le débat culturel et social marocain.
Fatima Mernissi est née à Fès en 1940, dans une famille conservatrice proche du mouvement nationaliste. Elle a passé son enfance dans un espace féminin fermé qu’elle décrira plus tard dans ses écrits, transformant cette expérience personnelle en matière première de sa réflexion sur les femmes, la société et le pouvoir.

Elle suit sa scolarité dans les écoles nationales libres, puis poursuit ses études à Rabat avant de continuer son parcours universitaire en France et aux États-Unis. Elle obtient son doctorat en sociologie au début des années 1970 avec une thèse consacrée aux rapports entre hommes et femmes dans une société musulmane.
De retour au Maroc, elle enseigne la sociologie à l’Université Mohammed V de Rabat et mène de nombreuses recherches, tout en s’engageant dans le travail associatif. Elle fonde et participe à plusieurs initiatives consacrées aux femmes, à la famille et aux enfants.
Au cours de sa carrière, elle reçoit plusieurs distinctions internationales, notamment le prix Prince des Asturies des lettres, partagé avec Susan Sontag en 2003, ainsi que le prix Érasme. Elle décède à Rabat le 30 novembre 2015, laissant une œuvre traduite dans de nombreuses langues et toujours présente dans les débats culturels et sociaux.
Dans ses écrits, Mernissi croise sociologie, histoire et lecture des textes. Elle s’intéresse notamment aux relations entre religion et société ainsi qu’à la place des femmes dans les structures sociales.
Dans Le Harem politique, elle interroge la présence des femmes dans l’histoire islamique et certaines traditions et hadiths mobilisés dans les débats sur leur participation à la vie publique. Elle redonne également une place à des figures féminines de l’histoire islamique afin d’élargir la représentation de la femme au-delà des stéréotypes traditionnels.
Dans d’autres ouvrages, elle analyse le système patriarcal et la répartition des rôles et des espaces entre hommes et femmes. Elle accorde une place importante aux voix et aux expériences quotidiennes des femmes, s’appuyant sur le travail de terrain et sur l’écoute de témoignages issus de milieux sociaux variés.
Elle parvient ainsi à relier écriture académique et récit personnel, faisant de la présence des femmes dans son œuvre le fruit à la fois de l’expérience individuelle et de la mémoire collective.
Les idées de Mernissi continuent d’alimenter les discussions sociales et culturelles autour de l’égalité, des violences faites aux femmes, de la famille et de leur place dans la société. Le Festival international du film de femmes de Salé offre à cette pensée un nouvel espace d’expression, à travers le livre, le cinéma et le débat, en reliant les nouvelles générations à un héritage intellectuel qui demeure vivant, onze ans après la disparition de son auteure.
Le festival évoque Fatima Mernissi par plusieurs canaux : table ronde, présentation d’ouvrages et projection de Fatima, la sultane inoubliable. Cette diversité donne à l’hommage une dimension qui dépasse le simple souvenir. Le cinéma dialogue ici avec la biographie, les idées et les livres, tandis que la table ronde devient un espace de discussion sur l’influence de Mernissi dans la culture marocaine.
La 19e édition se déroule dans plusieurs lieux de Salé, notamment la salle Hollywood du quartier Karima, la salle El-Malaki dans la médina et l’hôtel Dawliz. Le programme comprend des compétitions de longs métrages de fiction et de documentaires, la section « La femme… dans leurs yeux », une table ronde consacrée au « Cinéma et aux enjeux de la société civile », un « Dialogue des cinéastes » avec Hind Bensari et Sofia Alaoui, des projections en plein air au Souk El-Kebir, des masterclasses avec des réalisatrices québécoises, ainsi que le prix « L’Autre rive », destiné à un film marocain abordant les questions de genre.
La table ronde consacrée à Fatima Mernissi offre ainsi au festival un moment singulier : elle convoque le livre et la pensée aux côtés de l’image. Dans cette matinée de Salé, la réflexion sur l’héritage d’une intellectuelle qui a placé les femmes, la société et le patrimoine au cœur de son œuvre entre en résonance avec une actualité politique marocaine marquée, pour la première fois, par l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement.
Entre mémoire intellectuelle et actualité politique, le festival rappelle ainsi que la question de la place des femmes ne se limite ni aux livres ni au cinéma : elle se joue aussi dans les institutions, dans l’espace public et dans les représentations collectives.

