Sophie Medioni : « La science explique le vivant, le théâtre nous aide à en ressentir la complexité »

Par
Yasmina Jaafar
1 octobre 2026

Biologiste spécialisée dans la procréation médicalement assistée et désormais engagée dans le théâtre, Sophie Medioni croise deux univers qui, en apparence, tout oppose. Avec Filiation, co-écrit avec Nolwen Ronde, elle choisit de donner une voix à ceux dont on parle moins dans les parcours de PMA : les enfants. Entre secrets de famille, nouvelles possibilités offertes par les tests ADN et nécessité de libérer la parole, elle interroge ce que la science ne peut pas toujours raconter : les émotions, les silences et les conséquences humaines de nos choix.

La pièce Filiation de Sophie Médioni et Nolwen Ronde se joue du 15 octobre au 28 novembre 2026 au Studio Hébertot à Paris

Je ne dirais pas que la scène est le meilleur lieu, mais c’est un lieu unique. La science explique et démontre des connaissances. Le théâtre, lui, permet de faire ressentir ce que ces découvertes impliquent humainement. Dans le domaine de la PMA, on parle souvent de protocoles, de techniques et de résultats. Pourtant, derrière chaque résultat, il y a des attentes, des doutes, des choix, des joies et des échecs. C’est précisément cette dimension sensible que le théâtre peut rendre visible au public.

Et puis, j’aime ce parallèle : la biologie est la science du vivant, et le théâtre est souvent appelé spectacle vivant. À mes yeux, ces deux univers se rejoignent parce qu’ils parlent tous les deux de la vie, chacun avec son propre langage. La science nous aide à comprendre le vivant, le théâtre nous aide à en ressentir toute la complexité.

La parole se libère de plus en plus mais c’est un sujet encore tabou.
Avec cette pièce, j’ai voulu apporter un point de vue que l’on entend moins souvent : celui de l’enfant, alors qu’en PMA on répond au désir d’un couple. Si cette pièce peut aider certains enfants à mieux comprendre le parcours et les choix de leurs parents ou permettre à des parents d’ouvrir le dialogue avec leurs enfants, alors j’aurai le sentiment qu’elle aura été utile.

Quand j’ai commencé ce métier les tests ADN n’existaient pas. On disait aux couples qu’il fallait mieux le dire à l’enfant mais qu’ils pouvaient aussi garder le secret à condition que personne ne le sache dans l’entourage car si l’enfant l’apprenait d’une tiers personne, le choc risquait d’être violent.
J’ai moi-même vécu une situation de ce type. Mon père ne m’avait jamais dit qu’il avait perdu sa mère à l’âge d’un an et que celle que j’appelais ma grand-mère n’était pas sa mère biologique. C’est à l’adolescence, en renouvelant mes papiers d’identité, que j’ai découvert un troisième prénom qui a éveillé ma curiosité. Ma mère m’a finalement révélé l’histoire, mais à une condition : je ne devais en parler à personne. J’ai donc fait moi aussi l’expérience d’un secret de famille.

Qu’est-ce que cela changerait si j’apprenais que mon enfant n’est pas biologiquement le mien ?
Qu’est-ce que cela changerait si j’apprenais que j’ai été adopté ou que je suis issu d’un don ?
Qu’est-ce qui fait famille ?

J’ai écrit cette pièce parce que mon propre regard sur la filiation a changé en devenant mère. En venant du monde scientifique, j’accordais une grande importance aux gènes. Puis, en élevant mes enfants, j’ai compris que la parentalité ne se résume pas à la biologie. Les gènes apportés par les gamètes nous constituent mais ce sont ceux qui élèvent, accompagnent et aiment l’enfant au quotidien qui deviennent ses véritables parents.

En PMA, il est possible de garder le secret, puisque les donneurs et les donneuses sont appariés en fonction des caractéristiques physiques des receveurs afin que l’enfant ressemble à ses parents. Le couple a le choix de dire ou ne pas dire. Aujourd’hui, avec les tests ADN grand public, il devient de plus en plus difficile de garder ce type de secret. Sa révélation peut avoir un impact différent suivant l’âge de l’enfant. Je pense, que si on décide de le dire, il faut le faire dès le début. L’enfant se construira en ayant connaissance de son histoire. On observe d’ailleurs que ces personnes ressentent beaucoup moins le besoin de rechercher leurs origines que celles qui les ont découvertes fortuitement.

Le choix est très personnel, pour certains c’est la quête d’une vie, d’autres ne le désirent pas du tout. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, mais il faut être prêt à ce que cette recherche puisse aussi bousculer des certitudes.

Enfin, je ne crois pas qu’il faille opposer l’inné et l’acquis. Nous sommes le produit des deux. Notre patrimoine génétique nous transmet des prédispositions, mais notre environnement, notre éducation, nos rencontres et nos expériences façonnent aussi ce que nous devenons. L’épigénétique nous montre d’ailleurs que l’environnement peut influencer l’expression de nos gènes.

Par exemple, deux vrais jumeaux qui vont être élevés sur deux continents différents vont être différents alors qu’il ont le même patrimoine génétique, c’est ce qui fait que l’être humain est unique et c’est cela qui est beau. 

Du même auteur...

Mais aussi...

LA RUCHE MEDIA
40 rue des Blancs Manteaux
75004 Paris
Contact
Yasmina Jaafar
Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
magnifiercrossmenu linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram
Tweetez
Partagez
Partagez