
HIJRA
Le film Hijra, de la réalisatrice saoudienne Shahad Ameen, a remporté le Grand Prix de la 19ᵉ édition du Festival international du film de femmes de Salé. Le récit suit une grand-mère appelée « Sitti », interprétée par Khairia Nazmi, qui part en 2001 avec ses deux petites-filles, Sarah et Jana — incarnée par Lamare Fadden — du sud du royaume vers La Mecque, pour accomplir le pèlerinage. Le voyage bascule lorsque l’aînée disparaît dans des circonstances mystérieuses. La grand-mère et sa petite-fille cadette entreprennent alors une difficile quête qui les conduit à travers huit villes saoudiennes, des montagnes du sud aux régions froides du nord, accompagnées d’un jeune chauffeur nommé Ahmed, joué par Nawaf Al Dhafeeri.
Le film dévoile peu à peu les souvenirs et les secrets familiaux transmis d’une génération à l’autre. Le déplacement géographique devient un voyage intérieur : la grand-mère se remémore un ancien pèlerinage effectué avec son père, tandis que Jana traverse une maturité précoce qui lui impose des questions dépassant son âge. Sarah, quant à elle, incarne la rébellion et le désir de choisir une autre voie. Loin d’une représentation traditionnelle du pèlerinage, le film propose une lecture humaine des expériences de femmes de différentes générations. Le sentiment d’exil s’y mêle à la quête d’appartenance, tandis que la mémoire personnelle croise les mutations de la famille.
La photographie met à profit la diversité des paysages saoudiens, passant du désert aux montagnes, des étendues austères aux paysages enneigés. La géographie devient ainsi partie intégrante du voyage et de sa signification. Le jeu des actrices confère au récit une véritable intensité émotionnelle, notamment grâce à Khairia Nazmi, qui allie fermeté et tendresse, et à Lamare Fadden, qui exprime avec naturel la curiosité adolescente et les transformations intérieures de son personnage. L’harmonie entre l’image, l’interprétation et le récit renforce la portée du film, ancré dans une expérience humaine qui dépasse les frontières du lieu.
CALLE MALAGA
Dans Calle Málaga, la réalisatrice marocaine Maryam Touzani raconte l’histoire de María Ángeles, une Espagnole de 79 ans vivant seule à Tanger. Elle apprend que sa fille a décidé de vendre la maison familiale, où elle a vécu pendant quatre décennies. Face à la possibilité de perdre son foyer, elle mène un combat discret : s’opposer à la vente devient une manière de défendre sa mémoire et le lien profond qui l’unit à cet endroit.

À travers les détails du quotidien dans une ruelle étroite, le film explore la vieillesse, l’amour tardif et l’attachement aux racines. Il interroge aussi le désir et la liberté à un âge souvent associé au retrait et à la résignation. Carmen Maura prête au personnage une sensibilité singulière et une présence marquante, tandis que Tanger occupe une place esthétique importante dans la composition visuelle. Le film a reçu le Prix spécial du jury, confirmant sa place parmi les œuvres remarquées de cette édition.
SHANA
Shana, de la réalisatrice française Lila Pinell, suit une jeune Parisienne d’une trentaine d’années, prise dans des relations tumultueuses et un héritage familial complexe. Après la mort de sa grand-mère, Shana reçoit une bague réputée protéger du mauvais œil. Au même moment, son compagnon, qui souffre d’une dépendance, sort de prison. Son désir de commencer une nouvelle vie se heurte alors au poids du passé et au désordre du présent.
Le film mêle comédie et drame social, donnant à son héroïne une énergie débordante qui contraste avec une profonde fragilité intérieure. Le récit, rythmé et porté par des personnages tourmentés en quête d’issue, fait émerger une voix féminine singulière, attentive à la vie d’une génération de jeunes Françaises. Ce premier long métrage mérite une attention particulière parmi les films de l’édition, tant il parvient à créer un univers personnel et vibrant.
AMOUR APOCALYPSE
Le film Amour apocalypse, de la réalisatrice canadienne Anne Émond, raconte l’histoire d’Adam, un homme d’âge moyen accablé par l’écoanxiété et la dépression. Il gère un élevage de chiens avant de rencontrer Tina, une femme enjouée qui entre dans sa vie de manière inattendue, par l’intermédiaire d’un service à la clientèle. Cette rencontre devient le point de départ d’une étrange aventure sentimentale, où les émotions se mêlent à une atmosphère annonçant la fin du monde.
Le film allie comédie romantique et drame existentiel. Par le biais de la satire et du contraste, il pose des questions sur l’amour et l’espoir au milieu de crises personnelles et planétaires qui s’entrecroisent. Patrick Hivon a remporté le prix de la meilleure interprétation masculine pour son rôle, donnant vie à un personnage partagé entre comédie et anxiété intérieure.
OUT OF SCHOOL
Le documentaire marocain Out of School, réalisé par Hind Bensari, suit la vie de deux frères et sœurs dans un village isolé des montagnes de l’Atlas. Dès l’enfance, leurs trajectoires divergent : le garçon quitte l’école très jeune pour assumer des responsabilités d’adulte, tandis que sa sœur s’accroche à son rêve de poursuivre ses études et de devenir enseignante.
Le film documente le passage difficile de l’enfance au monde du travail et observe les effets de l’exode rural ainsi que les inégalités d’accès à l’éducation. Son approche humaine s’appuie sur les gestes du quotidien et des images prises sur le vif. Il a remporté le Grand Prix du concours documentaire, saluant sa manière d’aborder l’éducation et l’égalité dans les régions marginalisées.
WOLOBOUGOU
Le documentaire burkinabè Wolobougou suit le quotidien d’une maternité rurale fondée par la sage-femme Honorine Soma. Il accompagne des femmes qui trouvent dans ce lieu des soins, de la dignité et la possibilité de retrouver une certaine autonomie. Le film s’intéresse à la santé reproductive et à la formation professionnelle, et relie l’autonomisation des femmes à la capacité de la société à garantir des services de santé essentiels dans un contexte de ressources limitées.
DERNIER CHOIX
Dans Dernier choix, la réalisatrice Rachida Saadi raconte l’histoire de Nora, qui cache à son mari Mehdi sa dépendance au poker. Les pertes s’accumulent et pèsent peu à peu sur leur vie conjugale. La situation s’aggrave jusqu’à la faillite et au divorce : le jeu devient alors une crise qui menace l’équilibre familial et l’identité personnelle.
À travers un traitement dramatique réaliste, le film explore les répercussions de la dépendance sur les relations et les choix individuels. Nora doit faire face aux conséquences du déni et de la perte. Le film a reçu le prix « L’Autre Rive », attribué à la meilleure œuvre marocaine défendant les droits des femmes et l’égalité, dans le cadre des récompenses de la 19ᵉ édition.
TATOUAGE DE PISE
Le court métrage Tatouage de Pise, de Fatima Zahra Oubaha, a remporté le prix du court métrage dans la section « Fenêtre sur les films marocains », avec une expérience visuelle dense consacrée à la mémoire et à l’identité. Dans cette même section, le prix du long métrage est revenu à Arwah 2, d’Alaa Akaboun, qui mobilise la comédie et l’échange des âmes dans un récit ancré dans le Maroc contemporain.
Le Grand Prix décerné à Hijra témoigne de la place du cinéma féminin saoudien dans les paysages cinématographiques arabe et international. Il montre aussi que des récits liés à la mémoire, à la famille et aux relations entre générations peuvent toucher un public au-delà de leur contexte local. La 19ᵉ édition du Festival international du film de femmes de Salé s’achève sur un ensemble varié d’œuvres portées par des femmes, qui abordent l’identité, la famille, la liberté, l’éducation, la vieillesse et l’amour, et accordent au cinéma féminin une large place dans le débat cinématographique contemporain.
Lire l’article original en arabe sur Al Naqid Al Jadid
