Cannes - Sophie-Anne Lecesne, AAFA-TUNNEL DE LA COMEDIENNE DE 50 ANS : "Que nous dit une société qui se raconte en évinçant de ses histoires les femmes de plus de 50 ans ?"

Par
Yasmina Jaafar
13 mai 2026

Le 79e Festival de Cannes s'est ouvert hier. Le cinéma est une fois de plus à l'honneur au sein du plus grand rendez-vous du 7e art au monde. C'est l'occasion de s'interroger sur l’évolution de la représentativité des femmes dans le cinéma. Sophie-Anne Lecesne, coréférente pour l'association AAFA – « Tunnel de la comédienne de 50 ans » –, a accepté de répondre à nos questions :

AAFA-Tunnel de la Comédienne de 50 ans est l’une des commissions de l’AAFA - Actrices & Acteurs de France Associés. Elle s’est créée il y a dix ans en regroupant des actrices et des acteurs qui souhaitaient combattre les stéréotypes sexistes liés à l’âge des femmes, reproduits dans les fictions. La commission se donne pour mission de questionner le phénomène d’ invisibilisation, nommer le problème, briser l’omerta, faire bouger le curseur des représentations des femmes de plus 50 ans au cinéma et à la télévision. Dans les fictions, les femmes ne vieillissent pas… elles disparaissent des écrans !

Aujourd’hui, en France, une femme majeure sur deux a plus de 50 ans (source INSEE), un quart de la population majeure totale. Mais cette majorité réelle dans la vie est traitée comme une minorité invisible. À l’inverse de leurs partenaires masculins, à l’image, les femmes ne semblent avoir qu’une alternative : être jeunes ou rester jeunes. Mais les fictions, au-delà d’être des objets artistiques, véhiculent des normes, transmettent des valeurs et proposent des modèles qui influencent notre perception du monde et construisent notre inconscient collectif. Que nous dit une société qui se raconte en évinçant de ses histoires les femmes de plus de 50 ans, à l’âge de leur puissance et de leur maturité ? Quels modèles offre-t-on aux jeunes générations pour se construire ? Invisibles à l’image, les femmes de plus de 50 ans disparaissent de l’imaginaire collectif. Et par un terrible effet de miroir, la société civile peine à leur donner leur juste place (plafond de verre et plancher collant…) Qui n’est pas représenté·e n’existe pas. Rendre visibles les femmes de plus de 50 ans dans les fictions est un enjeu de société ! Mais questionner la représentation des femmes de plus 50 ans dans les fictions, c’est aussi questionner les rapports de domination entre hommes et femmes. Car ce sont les mêmes mécanismes sexistes à l’œuvre qui objétisent les femmes jeunes et les font disparaître des images lorsqu’elles ont passé 50 ans… Deux faces de la même médaille.

Dans les chiffres, cela évolue peu. On est passé en 10 ans de 8% de rôles tenus par des femmes de plus de 50 ans (l’âge de l’actrice qui l’interprète) dans les films de cinéma français à 11% en 2025. Cette différence de 3% n'est pas signifiante sur le plan statistique. Pour autant, ce qui a évolué c’est la notoriété de notre combat largement repris dans la presse, ce qui a contribué à la prise de conscience du problème.

Cela se traduit aussi par une plus grande confiance des institutions. Le CNC, l’ARCOM et l’ ADAMI étaient présents lors de notre dernier colloque en février 2026. Ces organismes, sous notre impulsion, ont produit des études croisant âge et genre au cinéma et à la télévision, et leurs chiffres sont venus corroborer les nôtres.

Bien sûr, nous n’avons pas les moyens de compter la répartition des rôles sur toute la production étrangère. Mais nous sommes en relation avec le Geena Davis Institute aux USA qui combat les mêmes stéréotypes que nous dans les fictions américaines. Et puis nous regardons des films et des séries étrangères, et nous sommes souvent heureuses de voir que, notamment au Royaume-Uni et en Europe du Nord, des fictions proposent des rôles réalistes et profonds à des actrices de plus de 50 ans et que celles-ci rencontrent un fort succès.

Affirmer que les talents manquent n’est pas crédible. Les grandes écoles de cinéma accueillent de nombreuses étudiantes, et il ne serait pas vraisemblable d’affirmer qu’elles ont moins de talent. Ce qui est une avancée, c’est que, sous la pression d’associations comme 50/50 par exemple, les organisateurs de festival doivent se justifier de l’absence de parité. Ce qui semblait normal à une époque ne l’est plus. Je ne pense pas que les réalisatrices s’autocensurent, je pense que malheureusement elles manquent aujourd’hui encore de moyens et de la confiance des financeurs. Cela a un impact sur les comédiennes de plus de 50 ans et leur représentation à l’écran, car nos chiffres montrent que les films réalisés par des femmes font sensiblement la même place aux femmes de plus de 50 ans qu’aux hommes du même âge ; alors que les films réalisés par des hommes font deux fois plus de place aux hommes de plus de 50 ans qu’aux femmes du même âge.

Il n’y a pas de statistiques qui permettent d’affirmer que le public ne souhaite pas voir de femmes de plus de 50 ans à l’écran. Il n’y a d’ailleurs pas de points de comparaison puisque ces femmes sont très peu représentées. Ce qui est sûr, c’est que des films ou des séries avec des personnages principaux féminins de plus de 50 ans rencontrent un grand succès. On peut inciter le public à être vigilant sur ce sujet, l’alerter sur le fait que les fictions qu’on lui propose ne représentent pas la réalité de population française. C’est malheureusement le cas sur beaucoup de sujets : diversité d’origines, diversité sociale… Attirer l’attention du grand public sur l’invisibilisation d’une majorité de la population dans les fictions fait partie de notre travail et nous nous y attelons grâce aux médias qui nous suivent, et à travers des formats courts que nous créons (vidéos de sensibilisation, court-métrages, séries).

Pour la profession, nous avons créé un outil proposant des actions simples et qui ne touchent pas à la liberté de création, mais qui permettraient de faire bouger les curseurs des représentations des femmes de plus de 50 ans. Il s’agit du Manifeste AAFA-Tunnel des 50. Plus de 20 organisations professionnelles se sont engagées à nos côtés en signant. Parmi les propositions simples, par exemple, figure la demande de dégenrer les rôles de fonction dans le scénario . Ces rôles, comme « le juge », « l’avocat », « le maire », dont le genre est sans importance pour l’histoire pourraient être notés dans le scénario « Maire (F/H) », ce qui ouvre les possibles pour le casting sans rien imposer. Et puis, nous continuons à militer pour un bonus incitatif pour les films bénéficiants de subventions du CNC qui incluent des actrices de plus de 50 ans dans leur distribution.

Je disais plus haut que les réalisatrices distribuaient autant de rôles de plus de 50 ans à des femmes qu’à des hommes (contrairement aux réalisateurs qui font la part belle aux acteurs). Toutefois seuls 13% de leur distribution est constituée d’actrices de 50 ans et plus. Pour rappel, une personne majeure sur 4 de la société française est une femme de plus de 50 ans. On ne peut donc pas parler de réflexe. Il y a encore un travail de déconstruction des stéréotypes à mener tant auprès des hommes qu’auprès des femmes dans ces métiers. Comme on dit au Tunnel, on n’a pas le déambulateur sorti des ronces !

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Productrice, journaliste, fondatrice du site laruchemedia.com et de la société de production LA RUCHE MEDIA Prod, j'ai une tendresse particulière pour la liberté et l'esprit critique. 

Et puisque la liberté n’est possible que s’il y a accès à l’instruction, il faut du temps, des instants et de la nuance pour accéder à ce savoir.
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