YASSINE BELATTAR, UN HUMORISTE HORS DU COMMUN : « Des arabes et des noirs qui font de la télé, il y en a plein ! Des arabes et des noirs qui décident la télé, il y en a moins ! »

Yassine Belattar est sur scène jusqu’au 27 juin au théâtre de Dix Heures. Cet humoriste est différent : une langue acérée et une véritable volonté de mettre en conscience ce qui le heurte dans la société française. Parti à la rencontre des électeurs du FN, nous l’avons rencontré pour une interview coup de poing :

En 2012, avec « République tout terrain » vous avez tenté de pousser les jeunes à voter. Que prévoyez-vous pour 2017 ?

Cette initiative avait commencé en 2006 et s’est poursuivie en 2012. Pour 2017, je ne sais même pas si il y aura des élections en 2017 vu l’état de la France. Je pense que l’abstention en soit est une forme de vote. Avec plus de 50% d’abstentionnistes, il faudrait réviser le système. Ca sert à rien d’appeler aux votes si c’est pour si peu d’engagement. Puis, le FN représente plus de 30% de l’électorat français et ils n’ont aucune représentation. Il s’agit de deux partis majoritaires qui se partagent le gâteau et des arbitrages qui n’engagent qu’eux donc il faut réformer l’ensemble. C’est un constat !

Dans votre spectacle « Ingérable ! », réglez-vous vos comptes avec le monde de l’humour ou la télévision ?

Je ne règle pas de comptes. Je ne nomme personne en fait. Me faire virer fait partie de mon parcours. Ensuite, on ne fait pas ce métier pour être des fonctionnaires. Je préfère savoir ce qu’une voix comme la mienne  peut apporter dans cet univers des médias.

Et que penser de la diversité dans les médias justement ?

aff yassine belattar

Je suis effaré par le discours que certaines personnes issues de la diversité propagent. Je ne crois pas qu’on leur demande de s’effacer ou de dire ce qu’ils disent. Ils s’autocensurent. Je pense que c’est une initiative personnelle.

Ce mot « Diversité » a-t-il encore un sens ?

Ce mot n’a strictement aucun sens. La diversité n’existe pas. Ce qui existe c’est la singularité plurielle. Je pense que nous aspirons tous à entrer dans le système qui nous régit aujourd’hui. Moi, je n’ai pas l’ambition de le changer, je veux juste qu’il évolue. Il est très bien comme ça. Nous avons un système médiatique prisé à travers le monde. On a une vraie liberté de point de vue. Le seul souci est que les instances acceptent mal que notre génération puisse prétendre à des postes élevés. Des arabes et des noirs qui font de la télé, il y en a plein ! Des arabes et des noirs qui décident la télé, il y en a moins ! C’est valable dans toutes les couches de la société : il n’y a pas de patrons du CAC 40, ni de présidents de club de foot issus d’ailleurs. Donc faire de la politique de coloriage en mettant Mouloud Achour à l’antenne n’est pas suffisant.

C’est donc aux minorités de pousser les portes et de cesser toutes formes de timidité ?

Chacun se réfère avec son vécu aux termes de mon spectacle mais quand j’écris je n’ai pas d’ambition personnelle derrière. Une ambition collective, oui. Je suis pas un menteur, je ne vais pas raconter des histoires aux gens. Je suis juste là pour stabilobosser les manquements de notre société. Je suis un clown et marié à une femme blanche. Mes 3 enfants sont métisses. Je parle beaucoup d’eux sur scène pour aussi dire aux arabes et aux noirs que le communautarisme c’est pas très bien. Ce n’est pas le entre-soi qui fera progresser la cause. C’est plutôt l’inverse. Chacun est responsable de son parcours, je ne suis en rien responsable de ce que font les Kaouachi. Il y a des initiatives personnelles et positives. Le plus amusant… c’est qu’elles sont majoritaires.

Cette acuité sur le monde qui nous entoure vient-il de votre formation de journaliste ?

Pas forcement, ma formation était sous forme de cours du soir. Ca ne me permet pas de prétendre au travail d’enquête d’un journaliste. Par contre, je travaille au quotidien avec des journalistes depuis 12 ans et mon co-auteur, Thomas Barbazan, est journaliste. Les personnes des Guignols de l’info et moi, alors que nous écrivions ce spectacle, n’avions qu’une chose en tête : écrire du vrai. La seule question qui venait était :  Pourquoi pas de vannes sur les juifs, sur l’Islam et autre ? Pourquoi on ne dit pas ces choses-là ?

Patrick Timsit indique qu’en effet, on ne peut plus rien dire dès lors que l’on appartient pas à la communauté que l’on critique. Un regret de l’époque Coluche/Desproges dans la voix… Vous êtes d’accord ?

yassine belattar

Non, c’est faux ! C’est meme trop facile de dire ça. Et c’est toujours simple d’être dans la nostalgie. Ce qui est plus condamnable, c’est surtout la facilité humoristique du moment. Tout le monde y va de sa petite blagounette, mêmes les confirmés nous parlent d’eux et de leur grossesse alors qu’on s’en fou. Si je veux savoir où tu en es de ta grossesse, j’achète Voici. Il y a tellement eu de gens pas engagés que quand il y en a un qui s’engage, tout le monde le lui reproche. J’aime les auteurs de Timsit mais pour les autres, c’est léger.  C’est vrai qu’être engagé veut dire être isolé et dans l’opposition : quand la Gauche passe faut la critiquer ; quand la Droite passe, de même. J’ai fait la campagne de François Hollande, ça ne m’empêche pas de dire que ce qu’il fait là, c’est pas bien. Tout le monde se connaît et dire du mal, c’est se griller. Donc, on se retrouve avec une génération de mecs pas très drôles mais gentils et pour faire carrière, être gentil, c’est suffisant. Alors que Desproges et Coluche n’étaient pas des gens gentils. Ils avaient des amitiés très rares. Coluche était un mec qui trainait avec des motards et Desproges vivait retiré avec sa femme dans le Vésinet. Je crois vraiment que tout peut être dit. Si tout le monde ferme sa gueule, c’est les Kaouachi qui ont gagné. Depuis le 11 janvier, suis le seul qui en parle.

Vous dites être persona non grata dans les médias. Pensez-vous que c’est à cause de votre « liberté de penser » ?

yassine belattar scène

De toute évidence, il n’y a pas de place pour les gens comme moi dans la télé d’aujourd’hui. Ce qui est bizarre, c’est qu’il n’y a jamais eu autant de chaînes et jamais eu aussi peu d’émissions. J’ai animé des émissions, donc les producteurs se disent : « ben non, en tant que chroniqueur ça va pas aller« . Puis moi, faire une chronique sur les pulls en laine… bof. Mais avec les récents évènements tragiques, la télé est en train de se réinventer : ils vont forcement faire de la place.

Il est beaucoup question d’éducation dans « Ingérable ! ». Que pourriez-vous demander à Najat Vallaud-Belkacem ?

Najat Vallaud-Belkacem n’est pas française. Elle s’est découverte une francité, elle est née au Maroc, pareil pour Manuel Valls. Ce sont des gens qui n’ont pas grandi en France. Moi, je me considère comme afro-européen. J’ai une construction morale et territoriale qui diffère des gens qui sont nés ailleurs. L’éducation ne naît qu’avec des parents solides. Ce qui est mon cas. Par ailleurs, Je crois que la ministre s’est mise à dos toute la communauté en soutenant un directeur qui a poussé à la mise en garde à vue d’un enfant de 8 ans ! Ca… ça n’est pas récupérable. La Gauche est morte aux yeux de nos populations. Il va bien falloir inventer un modèle politique qui fédère tout le monde. La Gauche ne répond pas, la Droite ne répondra peut-être jamais. Mais au moins la Droite accepte l’excellence. Un mec qui vient des bas-fonds et qui monte, la Droite va l’accepter plus facilement que la Gauche. Celle-ci est toujours gênée quand un mec réussit. Notre génération est morte parce qu’on a pas su prendre le tournant, on s’est trop focalisé sur les rappeurs, les footballeurs, les standupeurs. On aurait jamais dû bloquer sur eux. Celle qui vient aura pour modèle des psy, des étudiants, de scientifiques issus de l’immigration. Des modèles normaux, au lieu de modèles extrêmement légers intellectuellement.

Vous avez joué à Henin-Beaumont, le fief de Marine Le Pen. Comment est venue l’idée de cette tournée FN ?

Après une interview de Patrick Bruel qui déclarait « Je ne vais pas dans les villes FN pendant 7 ans ! », je me suis révolté. J’en ai marre du microcosme parisien qui dit que le FN c’est pas bien. Le FN c’est 30% d’électeurs. On est d’accord en rien, évidement, avec le FN mais c’est trop facile de critiquer de loin. Alors j’y vais, là bas, chez eux.

Mais ça n’est pas que de la provocation ?

Ah non ! C’est aussi une démarche politique qui n’est pas anodine. Les médias français vont payer le lourd tribu de leur mépris face à l’électorat FN qu’ils renforcent à chaque documentaire, chaque sujet, chaque JT. Il va falloir que les médias qui se croient de Gauche repensent leur traitement de la France d’en bas. Cette vision faite par des bobos qui ne sortent jamais de la capitale et qui portent des jugements sur le FN et ses partisants, sur les banlieusards, sur les anti mariage gay, sur les paysans est nuisible… C’est très sectaire la télé car si tu n’es pas d’accord avec les dirigeants des rédactions, tu passes pas. Imposer une manière de penser à la majorité est très insultant, donc vient ensuite la vexation et la réaction. Et la réaction est Marine. On a un rôle à jouer, on ne doit pas perdre ce lien moral et culturel avec les gens du Front National et c’est pour cela que j’ai été chez eux. On est a un tournant de notre pays. Il y a des choses que je n’arrive pas à comprendre comme pourquoi les kenyans qui ont 10 fois plus de morts que nous, ne nous intéressent pas ? J’ai beaucoup d’interrogations, j’aimerais y répondre.

Yasmina Jaafar

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