PRIX LITTÉRAIRES : POURQUOI LES ÉCRIVAINS ONT-ILS TANT BESOIN DE LA TÉLÉVISION ?

Les prix littéraires : de l’ombre à la lumière 

L’académie Goncourt a décerné, il y a une semaine, son fameux prix très convoité à l’écrivain Eric Vuillard pour son dernier roman « L’ordre du jour » édité chez Actes Sud. Maintenant que le suspens est retombé, c’est l’occasion de revenir sur l’emballement médiatique qui s’accroît d’année en année pour les prix littéraires et notamment pour le prix Goncourt. 

Par Dounia Tengour

Prix Goncourt, Renaudot, Medicis ou encore Interallié… Les prix littéraires se multiplient. Ce n’est pas sans raison. La saison des prix est un élément décisif pour l’activité éditoriale française. La remise des prix, qui fait souvent l’objet d’une mise en scène savamment rodée, permet à la littérature et à ses acteurs, que sont les écrivains, de s’imposer dans la vie culturelle nationale grâce à une médiatisation exceptionnelle qui dure souvent plusieurs semaines, dans la presse, à la radio et à la télévision. C’est aussi un puissant stimulant pour la filière du livre en France.

Selon l’institut GFK, la vente d’un Goncourt tourne autour de 300.000 exemplaires. En 2016, la lauréate du prix Goncourt, Leïla Slimani a écoulé plus de 350.000 exemplaires de son roman Chanson Douce (Éditions Gallimard). Depuis quelques décennies, le prix littéraire est devenu une marque publicitaire qui booste efficacement les ventes. Le livre comme tout autre produit qu’on achète et qu’on vend participe à la société de consommation. Pour cela, il a besoin de visibilité.

La France qui entend conserver sa réputation de « nation littéraire » et qui, en chaque occasion revendique  « l’exception culturelle »,  accorde un large espace à ces manifestations médiatiques pour réveiller l’intérêt du public pour la littérature et leurs auteurs. Comme le cinéma, le sport ou la politique, la littérature fait partie maintenant de l’actualité et les romanciers deviennent des personnages publics, voire quelquefois des stars. Mais cette surmédiatisation n’est pas sans conséquence. Elle banalise la littérature et entraîne la désacralisation de l’écrivain.

On est loin de l’image de Chateaubriand, seul, debout sur un rocher et défiant les éléments déchaînés. Longtemps, les écrivains ont boudé le petit écran. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On peut même affirmer que c’est le contraire. L’homme de lettres d’aujourd’hui participe volontiers aux débat d’idées qui agitent la société française. Il n’hésite pas à donner son avis et prend position parfois même sur des sujets épineux. La discrétion n’est plus de mise. L’écrivain est un citoyen comme les autres. On l’invite fréquemment sur les plateaux de télévision pour donner son opinion sur les grands enjeux de la politique française. Ce fut le cas, entre autres, de l’auteur du roman Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq, invité dans « L’Émission politique » de France 2 lors des dernières élections présidentielles en mai 2017.

On est loin de l’émission littéraire «  Apostrophes »  présenté par l’actuel président du jury du Goncourt, Bernard Pivot, qui s’adressait à quelques happy few érudits et passionnés. On est loin également de ces séquences d’anthologie, comme ce fameux soir de septembre 1978, où Charles Bukowski , ivre et titubant,  est sommé de quitter le plateau d’« Apostrophes ».

Nostalgie, quand tu nous tiens…

Au fil du temps, l’écrivain a vu son rôle évoluer. Devenu lui-même, un acteur de médias au même titre que le journaliste, le chroniqueur ou le présentateur, il n’est plus seulement là pour partager son œuvre. Il devient commentateur, débatteur ou encore polémiste. On attend de lui qu’il apporte un regard acéré sur les événements qui nous entourent, une analyse approfondie de la société dans laquelle nous vivons. L’écrivain devient le témoin privilégié de son temps.

La télévision d’aujourd’hui, en quête de respectabilité, a compris le gage de sérieux qu’apporte la présence d’un écrivain sur un plateau. Dans les émissions de télévision, les écrivains sont partout. Dans les débats politiques, sur les sujets de société, dans les émissions historiques et quelquefois même dans des émissions de divertissement. Pour certains, à l’époque où l’image est omniprésente, pour être lu et reconnu, il faut être vu. On n’a plus vraiment le choix, il faut se soumettre à la dictature de l’image.

Certaines chaînes vont plus loin. Ce sont les écrivains eux-mêmes qui co-animent l’émission en tant que chroniqueurs et débattent avec les invités. C’est le cas de Yann Moix, lauréat du Prix Goncourt du premier roman en 1996 et de la romancière Christine Angot dans l’émission « On n’est pas couché » diffusé sur France 2. Entre la télévision et l’écrivain, n’est-ce pas le commencement d’une liaison dangereuse ?

Certains auteurs deviennent, quant à eux, rares. Ils ont fait le choix de la discrétion. Soit parce qu’il redoutent l’exercice télévisuel, soit parce qu’il pensent que la rareté suscite l’intérêt. Ces écrivains sont peu médiatisés, cela ne les empêche pas d’être connu et d’être récompensé. On pense tout naturellement à Patrick Modiano qui a obtenu tour à tour le prix Goncourt et le prix Nobel de littérature.

Un prix littéraire permet de promouvoir un livre. Il permet aussi à son auteur d’être connu ou enfin reconnu par le grand public. L’écriture est un travail personnel, difficile et solitaire. Mais quand le livre paraît et qu’il se retrouve en librairie, l’écrivain est tenu d’aller à la rencontre de ses lectrices et de ses lecteurs. Il doit s’adapter aux nouvelles formes de communication du XXIe siècle sans pour cela céder à la facilité ou à la banalité. La médiatisation à outrance n’est pas gage de réussite. Certains lauréats du Goncourt ne sont pas restés dans les mémoires. Et la remise du prix Goncourt ne rime pas toujours avec l’annonce d’une longue carrière dans le monde des lettres. Il n’empêche que le plus prestigieux des prix littéraires, assure très souvent un succès en librairie. Il incite certains à renouer avec la lecture. Il faut s’en réjouir.

Dounia Tengour


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