J.M.G LE CLEZIO/ALMA : QUAND SES SOUVENIRS PARLENT DE NOTRE ACTUALITÉ…

J.M.G Le Clézio, qui se définit comme un écrivain franco-mauricien, revient en cette rentrée littéraire avec un nouveau roman, Alma (Gallimard). Il raconte son histoire et nous apporte la preuve que le passé rappelle parfois cruellement notre actualité. Prostitution et traite d’êtres humains… entre autres. Dounia Tengour Membre du #ClubDeLaRucheMedia et chercheuse à la Sorbonne-Nouvelle nous en dit plus.

Critique de Dounia Tengour

Dans ce roman, l’auteur nous invite à le suivre dans une île, la sienne, on plutôt celle de son personnage, Jérémie Felsen, en quête de ses racines mauriciennes. Mais cette quête est plus qu’une simple histoire de famille.

Alma, c’est le nom de l’ancienne propriété familiale, fondée par Axel Thomas Felsen vers 1796 quand l’île Maurice s’appelait encore l’île de France. Ce nom, c’est celui de l’épouse d’Axel Felsen, Alma Soliman. Jérémie Felsen n’est pas né à l’île Maurice, il n’y a jamais mis les pieds, pourtant, son récit commence par cette phrase : « je suis de retour ».

Jérémie, le narrateur est méthodique, posé, presque maniaque. Au gré de ses visites, il reconstitue un passé que son père lui a toujours caché. Il veut « tenter d’assembler les morceaux », reconstituer l’histoire des Felsen, une histoire intimement liée à celle de l’île.

Parallèlement à cette quête personnelle, Jérémie veut écrire un mémoire sur la pierre de gésier du Dodo. C’est d’ailleurs le prétexte de son voyage à l’île Maurice. Il emporte avec lui le précieux talisman qu’il a découvert par hasard, posé sur la bibliothèque de son père, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Le Dodo est un volatile, un peu plus petit qu’une autruche, une sorte d’animal mythique qui est le symbole de l’île. Cet animal a disparu à la fin du XVIIe siècle soit un siècle après le débarquement des premiers Européens sur l’île.

Alma, c’est un récit à deux voix. Jérémie Felsen n’est pas le seul narrateur. Un autre narrateur raconte l’histoire. Il s’appelle Dominique Felsen mais tout le monde l’appelle Dodo. C’est un clochard, un vagabond atteint de la lèpre, sans lèvres, ni paupières. Il s’exprime toujours au présent dans une langue créole, crûe, étrange et envoutante. Il dit, en parlant de lui-même : « Mon visage est une tache sombre ».  Ce hobo magnifique, défiguré, naïf mais sincère, qui passe ses nuits dans le cimetière de l’Ouest, ne dort jamais. Pour lui, « [la] journée n’en finit pas, [il] ne fait jamais de rêves».

Les deux narrateurs portent le même nom. Tous deux sont des Felsen. Peut-être sont-ils les derniers de la lignée ? Dodo quitte l’île Maurice pour la France, à Paris, en qualité d’ « Ambassadeur des  clochards ». À sa façon, il refait lui aussi un « retour » mais en sens inverse.

À Paris, Dodo est dépossédé de son identité, de sa forêt, de son âme. Il erre dans les rues de Paris en répétant : «je suis Dodo, seulement Dodo, rien que Dodo». Un moment, il travaille dans un cirque. Il fait la connaissance de Béchir, le fils d’un harki et d’une fille aux cheveux bleus.

Quel lien unit les deux hommes ? Vont-ils se rencontrer ? Habilement, Le Clézio ménage le suspense. Il fait durer le plaisir. Le mystère, car il y a bien un mystère autour des Felsen, ne sera dévoilé qu’à la fin du roman.

Dans une langue belle et puissante, avec une écriture précise, serrée et minutieuse, Le Clézio nous parle d’une île recouverte de forêts, de montagnes, de lacs. Il nous décrie des oiseaux qui s’ébrouent, qui se tournent sur eux-mêmes, un chat tigré qui chasse un rat, des bêtes sauvages qui peuplent la forêt. On découvre des tamarins, des ébéniers, des goyaviers, des pieds de plantain. On entend une vibration sourde, un bruit lent et doux, c’est «la voix de la mer».

Aditi, un personnage du roman dit : « je vais te montrer le cœur du monde». En effet, c’est bien d’un paradis qu’il s’agit. Une forêt, un lac, la statue géante de Shiva, des Péri qui se baignent dans le lac…

Mais les endroits encore intacts sont rares. Le paradis disparaît peu à peu, sous les coups des bulldozers. Les grandes plantations de canne à sucre font place à des centres commerciaux. On érige des hôtels pour une clientèle aisée. Des boîtes de nuits le long des plages.

Dans son roman, où s’entremêlent deux destins, Le Clézio ne prend pas parti. Il ne masque pas la réalité. Il montre avec honnêteté le côté sombre de l’île. Le thème de la traite négrière et du métissage, omniprésents dans le roman, rappelle son passé tragique. Le sort des marrons, ces esclaves échappés, réfugiés dans la forêt. Le narrateur s’interroge sur la part qu’on pu prendre ses ancêtres dans ce commerce immoral. Le destin des descendants des riches planteurs qui ont sombré dans la pauvreté est rapporté avec franchise. Le tourisme sexuel est évoqué, quant à lui, au travers d’une relation que Jérémie veut nouer avec une jeune mauricienne, Krystal, aguichante et provocatrice, âgée d’à peine seize ans.

À l’heure des grands changements climatiques et des déplacements de populations, Le Clézio oscille entre le portrait d’une île magnifiée et celui, plus amer, d’une île enclin à son passé colonial devenu indélébile.

Dans son roman, l’auteur du Procès-verbal, aborde des thèmes qui dépassent le cadre étroit de son île. Par une coïncidence à la fois tragique et surprenante, les thèmes évoqués dans le livre se retrouvent au premier plan d’une actualité récente. Les événements qui ont lieu en Libye, nous rappellent que l’esclavage, la vente d’êtres humains, n’est pas un commerce qui appartient au passé. Ce commerce subsiste de nos jours dans certaines régions du monde. Et la question de l’identité nationale reste au cœur de la politique de nombreux pays.

Avec Alma, Le Clézio signe un roman envoûtant, attachant, qui nous interpelle et nous fait réfléchir.

Alma, un roman à lire absolument.

Dounia Tengour

LE CLÉZIO, J.M.G, Alma, Éditions Gallimard, collection Blanche, 352 p., 21 €
Paru le 5 octobre 2017.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *