BOUALEM SANSAL, LE REGARD DE L’ÉCRIVAIN SUR LES MOBILISATIONS ALGÉRIENNES

PAR YASMINA JAAFAR

L’Algérie, un pays fondamentalement indépendant, une nation vectrice d’un équilibre Nord-africain. Mais entre de multiples arrestations ce week-end de capitaines d’industries et le boycott des partis d’une réunion politique le 22 avril, l’élection algérienne du 4 juillet devient-elle une hypothèse ? Cette semaine, l’essayiste et romancier Boualem Sansal et l’éditorialiste politique Karim Zéribi donnent leur regard sur laruchemedia.com.

Le 4 juillet est la date de la nouvelle élection. Est-ce trop tôt ?

A mon avis, cette élection n’aura pas lieu. Le peuple est unanimement résolu à « dégager » le système avant cela. Après Bouteflika, il exige maintenant le départ des trois B : Bensalah, chef de l’État par intérim, Bedoui, chef du gouvernement, et Belaïz, président du conseil constitutionnel (j’apprends à l’instant que ce dernier vient de démissionner et que les deux autres ne devraient pas tarder à faire de même).

Si malgré ces défections, le pouvoir, c’est-à-dire l’état-major de l’armée, maintient le cap de l’élection, personne n’ira aux urnes. Plusieurs juges et maires ont annoncé qu’ils refusaient de participer à cette mascarade. Le peuple veut SON élection et pas celle du pouvoir.

Y a-t-il là une volonté maquillée ou cachée de manquer de temps pour au final imposer la transition de façon permanente ?

Cela semble être la stratégie du pouvoir, jouer la montre, attendre que les manifestants se fatiguent et commencent à se diviser (comme avec les GJ en France). Arrivé à ce stade, l’état-major passera à la phase suivante : réprimer d’une main et faire de petites concessions de l’autre. Il pourrait refaire le scénario de 88, ouvrir la porte aux islamistes, laisser l’insécurité s’installer et ensuite réprimer tout le monde. Le pouvoir algérien est diabolique, il a une longue expérience de la guerre souterraine, des coups bas, des coups d’État, alors que le peuple algérien a toujours été naïf, timoré. Il a cependant beaucoup appris au cours de la décennie noire, il a compris comment il a été manipulé par le pouvoir et par les islamistes. Il a aussi compris que la violence ne mène à rien. Il lui reste, à mon avis, à savoir s’organiser, une foule aussi imposante soit-elle, reste une foule, forcément éphémère. En face de lui, il a un système un maître en organisation, qui sait en outre être très patient.

Le soulèvement en Algérie connait depuis peu les premières heurts entre police et manifestants. La colère monte. Pensez-vous que la bonne humeur et l’humour peuvent persister malgré tout ?

Algérie, Avril 2019

La révolution Ibitssem ne peut pas durer. Elle a déjà donné tout ce qu’elle pouvait donner, savoir la démission de Bouteflika (dont en fait personne ne voulait car il a plongé le pays dans un immobilisme préjudiciable pour tous, pour le peuple, pour le pouvoir et ses partenaires étrangers, mais les généraux – les Décideurs comme lfeu Boudiaf les nommait – ont préféré jouer la constitution et attendre sa mort qui, selon ce que chacun voyait, n’allait guère tarder à venir). Le peuple doit en urgence passer à la phase suivante, se donner des représentants forts, compétents, et forcer le pouvoir à négocier, car il n’y aura de véritable solution que négociée.

Après les maires, ce sont les magistrats qui décident de ne pas encadrer l’élection du 4 juillet la qualifiant de « simulacre ». La force est-elle la seule option pour faire partir un pouvoir présent depuis 30 ans ?

La force oui, mais pas la violence, car le peuple y perdrait. La force c’est un discours construit, cohérent, réaliste, ferme, porté par des représentants compétents, déterminés, soudés et, surtout, incorruptibles et qui ne cherchent à profiter de la confiance que le peuple placera en eux pour s’emparer du pouvoir et s’enrichir. A mon avis, des personnes comme Saïd Sadi, Mustapha Bouchachi, Ahmed Benbitour, Mokrane Aït Larbir, Zoubida Assoul, Ali Benouari, Ferhat Aït Ali, formerait une sacrée équipe pour parler au nom du peuple. Il en est d’autres, beaucoup d’autres, je ne peux pas les nommer tous.

Vous vivez en Algérie. Comment avez-vous vécu ce réveil de la jeunesse ? Était-elle prévisible ?

Boualem Sansal, romancier et essayiste

Comme beaucoup d’analystes, je savais la chose inéluctable. Je savais aussi qu’il fallait des circonstances particulières, donc exceptionnelles, pour que le déclic se fasse et emporte le peuple dans une démarche révolutionnaire. Je crois que plusieurs choses ont joué pour que le 22 février soit ce déclic. La première était que la situation économique du pays, révélée par plusieurs experts algériens et étrangers au cours des derniers mois, a littéralement créé la panique parmi la population, les gens se voyaient menacés par la famine, le chômage généralisé, la délinquance, etc. La deuxième était l’accroissement exponentiel de la corruption, initiée et voulue par le régime finissant de Bouteflika, elle avait gangrenée toute la société, on se sentait touché dans sa dignité d’avoir à vivre dans cette atmosphère puante, humiliante et d’avoir en plus à subir l’arrogance impériale de la famille Bouteflika et de ses oligarques, ainsi que de l’administration entièrement acquise au pouvoir. La troisième est évidemment la prétention du pouvoir de vouloir imposer un 5e mandat pour Bouteflika  alors que celui-ci était visiblement dans un état végétatif. La quatrième est le comportement timoré, veule même, de l’opposition, incapable de s’unir et d’agir, donnant de la sorte à la population l’impression que le navire Algérie allait à vau-l’eau et menaçait de sombrer sous peu. L’approche de l’élection présidentielle a mis la pression sur chacun, accélérant ainsi l’histoire, et ainsi le 22 février, la population est sortie soudainement de sa longue et déplorable léthargie.

Nous avons souvent, médias français, comparé la méthode des « Gilets Jaunes » à celle des manifestants algériens plus calmes et empreints d’humour. Avez-vous perçu cette différence et comment l’expliquez-vous ?

Algérie, Mars 2019

La protestation des « Gilets Jaunes » avait plutôt bien démarré. C’est par la suite que les choses se sont dégradées. Le mouvement a été infiltré par des forces qui poussaient carrément à la chute du pouvoir et, comme d’habitude dans les manifs qui ne sont pas encadrées par des organisations expérimentées, partis, syndicats, les casseurs en ont profité. La nature du pouvoir sous Emmanuel Macron y est aussi pour quelque chose, son arrogance, son mépris affiché pour les petites gens, ses provocations répétées, ont mis le feu au poudre. Fort de la domination de LaRem à l’Assemblée nationale, le pouvoir devenait une machine à broyer toute opposition, il devenait un danger pour la démocratie. L’ampleur de la première manif des « Gilets Jaunes » a été une douche froide pour le pouvoir. Il s’est senti humilié et depuis il semble vouloir se venger de cet affront, en feignant d’avoir oublié l’existence des GJ, en les déconsidérant en faisant porter sur eux la responsabilité des dégâts causés par des casseurs, et en restreignant leur droit à manifester.

Pour le moment, les manifs en Algérie sont pacifiques et le pouvoir, a jusque-là laissé faire. Mais les choses pourraient changer des deux côtés, les manifestants seront obligés de se radicaliser pour activer le départ du système et le pouvoir qui sait que le temps joue contre lui.

Après deux mois de mobilisation, des intellectuels algériens se réunissent pour échanger et des débats populaires se mettent en place. Nous voyons en France deux philosophes en tête de liste pour les européennes. Pensez-vous qu’il faille remettre au centre des débats, un espace important pour les idées et la pensée quand un pays semble bloqué ?

Les échecs répétés aux plans politique et économique, à l’échelle locale, nationale et mondiale ont largement entamé la crédibilité des hommes politiques et des intellectuels. La population ne trouve plus chez eux réponses à ses questions, ni de véritable engagement capable de les rassurer. Les ponts entre ces trois acteurs de la société sont quasi rompus, les politiques sont entre eux, les intellectuels entre eux et la population face à elle-même.

En Algérie, il n’y a jamais eu, ou presque, de ponts entre les intellectuels et le peuple. Les intellectuels étaient et le sont encore trop peu nombreux pour avoir une quelconque influence sur la société. Le gouvernement a beaucoup contribué à cet état de fait, les intellectuels qui s’écartaient de la ligne rouge prenaient sur les doigts et se voyaient contraints à l’exil. Il faut aussi voir que l’explosion des réseaux sociaux a largement modifié le fonctionnement de la société. Avec son ordinateur et son portable, on est en lien avec le monde entier. On le voit bien en Europe, les gens sont toujours ensemble, dans les cafés, dans les trains, et ailleurs mais chacun est seul avec son portable.

Est-ce que plus la défiance face aux politiques est grande, plus la volonté de pensées et de réflexions collectives grandit ? Ou sommes nous coincés dans le virtuel solitaire ?

Le développement des réseaux sociaux renforce l’isolement des groupes, on vit dans l’entre-soi, on ressasse les mêmes idées, on utilise les mêmes mots. Le politique lui se fiche de tout ça , seul le pouvoir compte pour lui, pour lui la population et ses problèmes sont des données statistiques. C’est aussi valable pour les philosophes qui ne s’intéressent qu’aux catégories et aux concepts qui sous-tendent leur fonctionnement. Il ne faut se leurrer le monde a changé, nous entrons dans le monde du numérique et de la virtualité.

Remarquez-le, les manifestants qui occupent les rues des villes, ont tous un portable à la main qu’ils tiennent au-dessus des têtes. Question : Quelqu’un qui marche dans la foule, l’œil rivé sur son portable est-il un vrai manifestant ?

Êtes-vous optimiste ?

Je n’utilise jamais ces mots, pessimiste, optimiste. Je leur préfère les mots ‘actif’ et ‘passif’. Il y a ceux qui agissent pour réaliser leurs  projets et ceux qui attendent que quelqu’un les réalise pour lui. Après 57 années de peur et de passivité, les algériens ont décidé un matin de février 2019 de relever la tête et de se battre pour réaliser eux-mêmes leurs projets. C’est un miracle, il rompt ainsi avec ces « déterminants», ces « vérités » que la propagande du système a inscrit dans son conscient et son subconscient. Il lui faut maintenant se donner une feuille de route, penser en stratège et agir en tacticien. La partie qui l’entend est difficile, dangereuse et incertaine.

Cette séquence vous inspire-t-elle un prochain roman ?

J’attends de voir l’évolution des choses. Si la révolution échoue, on reviendra à la situation ante sur laquelle j’ai déjà beaucoup écrit. Si elle réussit, il faut voir dans quelle direction elle va : comme les pays de l’Europe de l’Est qui une fois libérés de la tutelle soviétique se sont mis sous la tutelle de la technocratie de l’Europe ou des États-Unis ? Ou comme ces  pays arabes et africains qui passent d’une dictature à l’autre ? Non le seul bon sujet de roman est la construction d’une véritable démocratie dans un Maghreb uni et démocratique. Cette odyssée est à écrire.

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