AMAZON OU L’ÈRE DE L’HYPERMÉDIA : APRÈS LES SÉRIES, LES RETRANSMISSIONS SPORTIVES…

BERTRAND NAIVIN
THÉORICIEN DES MÉDIAS

La nouvelle est importante et n’a pas manqué de faire du bruit chez les amateurs de foot. Amazon vient en effet d’obtenir les droits de retransmission en Allemagne de la meilleure affiche de la Ligue des Champions, celle du mardi de chaque semaine de la célèbre compétition européenne du ballon rond de 2021 à 2024. Une annonce aussitôt confirmée par Alex Green, patron des sports d’Amazon Prime Video.

Le service de vidéo en streaming du géant californien avait déjà diffusé en Angleterre les 3, 4 et 5 décembre dernier la 15ème journée du championnat d’Angleterre, permettant à ses abonnés de voir en direct comme en différé les dix matchs de cette journée de la Premier League au Royaume-Uni. La firme de Jeff Bezos a en effet acheté 20 matches par saison pour la période 2019-2022, dont les dix rencontres qui se dérouleront lors du Boxing Day, les 26 et 27  décembre prochain.

Après avoir acquis les droits anglais sur l’US open de tennis et les tournois de l’ATP world tour, Amazon s’attaque donc au ballon rond et illustre l’attention portée par les GAFA aux retransmissions sportives. D’ailleurs, après avoir remporté contre toute attente les droits de diffusion TV des matchs de Ligue 1 et de Ligue 2 pour la période 2020-2024, le président et fondateur du groupe espagnol Mediapro, Jaume Roures a récemment avoué avoir prévu d’élargir la diffusion des matchs aux plateformes Internet Facebook, Amazon et Apple.

Amazon, par cette nouvelle mue cristallise ainsi l’ère de l’hypermédia qui semble être celle du XXIème siècle. Après avoir vendu en ligne des supports médias (DVD), après avoir ensuite produit ses propres séries, il continue ce devenir média-diffuseur en retransmettant désormais en live et en différé des événements publics.

Ce faisant, Amazon comme les autres GAFA continue donc sa colonisation méthodique de notre existence. C’est ainsi que ces monstres 2.0[1] affirment chaque jour toujours plus leur nature métamorphe pour mieux se repaitre de tous les pans de notre quotidien. Après les séries et les activités bancaires[2], c’est donc au tour des retransmissions sportives de devenir pour ces vampires du numérique un nouveau moyen de s’imposer toujours plus dans notre vie de tous les jours. Comme ces créatures légendaires, ils ne cessent de changer de formes pour mieux nous charmer et sucer nos données dans le but de nous mettre en état de servage numérique.

Surtout, ils révèlent une société obsédée par l’optimisation et la praticité qui pousse l’individu à désirer des applications et plateformes toujours plus totipotentes pour ne plus avoir à chercher en mille endroits l’assouvissement de ses désirs, ce qui le pousse à concentrer toutes ses activités en un nombre de plus en plus limité de sources. Désormais, on communique Facebook, on paie Facebook[3], on s’informe Facebook[4]. A présent, on achète sur Amazon, on écoute de la musique sur Amazon, on joue aux jeux vidéos sur Amazon[5] et on supporte son équipe de foot sur Amazon.

Au XIXème siècle, Charles Fourier élabora l’idée d’un regroupement dit harmonieux de toutes les activités de l’homme dans un même espace qu’il appellera le Phalanstère. La communauté ainsi regroupée et baptisée la Phalange pouvait ainsi naitre, grandir, jouer, étudier, s’alimenter et mourir dans un même endroit total. Une idée qui sera reprise dans la Cité Radieuse que construisit l’architecte Le Corbusier à Marseille entre 1947 et 1952.

A l’ère 2.0, cet espace total est devenu numérique. Et à la « phalange » fouriériste a succédé le peuple de « poucets » cher au philosophe Michel Serres. Dès lors, la mobilité qui nourrit la modernité par le désir de sortir des conditionnements de la tradition et d’étendre au maximum tous les possibles se réduit aujourd’hui à l’activité frénétique de nos doigts sur l’écran de notre smartphone. Et l’esprit de découverte et d’arpentage de se réduire à un enfermement digital, notre horizon se limitant désormais au tout-en-un. Le légendaire couteau-suisse a ainsi muté en plateforme californienne et, alors qu’il tenait autrefois dans la poche, nous tient désormais dans ses algorithmes colorés.


[1]Pauline Escande Gauquié et Bertrand Naivin, Monstres 2.0, Paris, François Bourin, 2016.

[2]https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/11/14/les-banques-face-au-tsunami-des-gafa_6019129_3234.html

[3] Facebook lancera dès 2020 la Libra, une cryptomonnaie permettant d’effectuer des achats sur différentes plates-formes.

[4]Une étude récente a démontré que de plus en plus de jeunes privilégient désormais les réseaux sociaux quex journaux papiers et télévisés pour s’informer.

[5]https://www.latribune.fr/technos-medias/pourquoi-les-gafam-se-lancent-dans-les-jeux-video-en-streaming-803566.html

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