
Un single, « The First Time I Ever Saw Your Face » à découvrir le 3 Avril et la célébration de 60 ans de carrière. Alan Stivell reprend le titre interprété par Marianne Faithfull en 1966. Le breton visionnaire, qui a fait vivre la musique celtique à travers le monde, est une figure majeure de la scène musicale. Son concert événement « LIBERTÉ » aura lieu le 31 mai 2026 à 20h30 à l’Olympia (Paris), au milieu d'une tournée française.
Douceur, Force et Engagement.
Vous avez débuté à 9 ans. Racontez-nous cette précocité ?
Mes parents aimaient la musique, jouaient en hobby piano, flûte, hautbois. Ils y ont naturellement amené leurs trois fils. Moi-même au piano à mes cinq ans. Mais mon papa (qui touchait à tout, mais pas luthier) s’était mis en tête depuis des décennies de faire renaître un instrument oublié depuis des siècles: la harpe celtique. Après des recherches et ses plans, sa harpe eu sa première corde tendue en avril 1953: ce fut pour moi un éblouissement explosif: il fallait absolument me trouver un prof : il n’y avait plus de harpes celtiques (à part quelques-unes en Irlande). J’ai donc suivi les cours d’une grande harpiste classique, Denise Mégevand. J’ai délaissé le piano et, assez nettement, la musique classique. Car il est vrai que je suis entré dans une passion folle pour la musique celtique, celle des six nations celtes (pas seulement la Bretagne), une véritable obsession dès l’âge de 10-12 ans : pas juste la musique, mais la civilisation celtique, l’antique autant que ses héritages actuels, sous tous les angles (langues bretonne, galloise, gaélique, mythologie, art, histoire, société, approches philosophiques, anthropologie comparative).
Comment résumer 60 ans de carrière ?
Il y aura eu beaucoup de choses surprenantes. La première : jusqu’en 1965, je ne chantais pas du tout, à part un peu dans les veillées scoutes. Je vois cette affiche de soirées chantantes au American Center à Paris. Et, en janvier 66, j’arrive avec ma harpe bardique, j’entonne une chanson traditionnelle bretonne, surfant sur la beauté hypnotique du son de ma harpe. Et, effectivement, le public est hypnotisé, une écoute religieuse. Toute mon appréhension disparue. Tout se déchaine vitesse TGV. Six mois après avoir ouvert la bouche, je donne une semaine de récitals en Italie !
Un an après, j’ai mon contrat en exclusivité mondiale chez Philips (aujourd’hui Universal). Et deux en après (juin 68) je suis invité par le groupe pop n° 1 mondial The Moody Blues pour la première partie de leur concert au Queen Elizabeth Hall. Et mon Olympia en février 72 : je considère être, à la base, un artiste alternatif ou underground et chantant principalement dans une langue comprise par très peu. Je suis plébiscité par le très grand public, n°1 des ventes en France et gros succès en Europe. Dire que ma « carrière » se sera déroulée avec une fluidité et une facilité outrageuse serait quand même mensonger. Car il aura fallu sacrifier bien des temps de loisirs, et même beaucoup de temps dédié au contenu artistique, jusqu’à celui de ma compagne et son abnégation, pour que je puisse partager ma passion à un nombre important de personnes. Cela en ayant pourtant pu déléguer, mais pas assez. Excusez l’aspect trivial.
Je ne vais quand même pas me plaindre, d’autant qu’on doit probablement trouver un certain masochisme, sinon de la folie douce, aux divers cahiers des charges que je m’impose. Exemple, quand je me donne à psalmodier une nouvelle version d’un de mes textes adapté en algonquin, tout en vérifiant que mes leviers de demi-tons sont correctement levés ou baissés, et réajustant mes oreillettes ; ou bien, tenant à une prononciation irlandaise du Donegal pour telle chanson, tout en surveillant de bons intervalles vocaux en gammes non classiques, et tout en devant « assurer » ma polyrythmie à la harpe. Mais cette auto-surveillance ne doit pas rompre une spontanéité, une émotion, une sincérité de l’interprétation, où je recherche aussi une certaine apesanteur grâce à des rubati très particuliers.
Tout ça pour dire que la chance n’a pas été le seul moteur.
Avez-vous le vertige à cette idée ?
Non, car je suis indéfectiblement dans un entre-deux : je réalise et je ne réalise pas. J’ai cité l’Olympia, il y a une tournée australienne en 1977, où le public, notamment étudiant, a bourré partout des palais des sports, je dois citer également la création de ma Symphonie celtique au stade de Lorient en 1980, 300 musiciens et chanteurs, 10000 spectateurs, dont des Italiens venus en nombre me « poursuivre » après une tournée des stades là-bas.
Mes grandes retrouvailles avec le grand public (1000 albums « Again » vendus par jour) a eu lieu en 1993. Ce n’était pas donné d’avance. La suite jusqu’à récemment, ce sont mes concerts symphoniques+ au Liberté à Rennes et Pleyel à Paris voici trois ans, puis une tournée plus rock, croisée par une tournée intimiste dans les églises. Un public de tous les milieux, tous les âges (face à moi, les yeux d’enfants de quatre ans, comme une fois ceux d’une dame de 108 ans).
Que prévoyez-vous pour fêter cette longévité ? Et à quoi tient-elle ? La passion toujours et encore ?
Tout simplement cette tournée, où je rencontre le public dans divers lieux, mais aussi grâce à des passages en télé et radio, et des interviews comme ici. Et aussi par la diffusion déjà d’un nouveau single, lequel associe symboliquement 2026 avec 1966 (The First Time I Ever Saw Your Face, reprise d’une chanson d’Ewan McColl, interprétée par Marianne Faithfull). Également une ou deux ressorties d’albums, des évènements audio-visuels, la prépa. d’un nouvel enregistrement, etc. Longévité : ici la part de chance est notoire. Mais aussi les encouragements du public. Et bien sûr la passion. Et l’autre moteur est l’addiction à la découverte de nouveaux territoires du son, de la technique, de l’expression, et toujours croire et vouloir m’améliorer.
Vous être breton et la musique celtique a marqué un public international. Que pensez-vous des débats actuels et mondiaux autour de l'identité ?
Je suis tellement heureux d’une évolution favorable vis-à-vis de ce à quoi j’ai cru dès l’âge de 10 ans. On venait de loin. Je parle notamment du thème de l’identité sur mon site alanstivell.bzh ou dans mon autobiographie « Stivell par Alan ». J’explique notamment à quel point la société française se perd en débats sans fin sur le sujet, dans une langue qui a produit de grandes ambiguïtés sur le sujet (la tare d’une langue de la diplomatie ?). Et, avec toute la richesse qu’on lui connait, la pauvreté qu’elle montre en ce domaine, contrairement à la clarté du breton. Exemple, notre langue suggère deux concepts parallèles d’identité : «Breizhad », c’est « Breton » pour la citoyenneté, « Breton » (prononcer BrÉton), c’est la nationalité, la culture, les origines.
Deux réalités, pas de déni, pas d’affrontement, et pas de hiérarchie entre les deux concepts. Le breton a aussi deux mots pour dire France, assumant un parallèle avec Angleterre versus Royaume Uni. Je disais aussi « nationalité », car la pensée profondément bretonne considère, à juste titre, les Bretons, Bretonnes comme un peuple, une nation au statut de région. La réalité des minorités nationales est reconnue internationalement, mais niée en France en détournant, avec une grande malhonnêteté, l’idée d’universalisme au profit de ce qui est un impérialisme prédateur. Les Jacobins ont pris le pouvoir pas « très » démocratiquement d’ailleurs. Heureusement, les différents passionnés comme moi-même avons réussi à atténuer quelque peu cela. A l’instar de l’esclavage en partie disparu, et le racisme qui s’imposait moins… jusqu’à aujourd’hui.
Je peux évoquer une autre comparaison entre langues française et bretonne : pas besoin de débat sur la féminisation des mots en breton, un vieil atavisme y montre une place plus sympa pour la femme depuis l’antiquité. Un argument de plus pour que les femmes aident notre culture, dont le pronostic vital reste engagé, c’est une autre sorte d’écologie.
La culture doit-elle dépasser ces frontières ?
Pour ce qui est de l’abaissement des frontières, c’est mon combat depuis le début. Et j’avoue avoir mis un malin plaisir à faire se rencontrer un maximum d’influences musicales, de cultures et de langues, ceci dès mon premier album, ayant déjà bien avant, pré-adolescent, été sensible aux cousinages improbables par les distances.
Merci à vous pour la tribune que vous m’offrez.

Photo Yvon Boelle et Alain Rullier (Une)