
Benjamin Sire, journaliste et essayiste, remonte cinq siècles d’histoire du narcotrafic dans La Drogue au pouvoir. Le livre est un voyage instructif dans une univers que l'on croit connaitre. Ici, nous sommes loin des films ou des idées reçues. De l’opium utilisé par l’Angleterre pour rééquilibrer sa balance commerciale aux réseaux clandestins de la Guerre froide, jusqu’aux cartels, aux narco-États et à l’explosion des drogues de synthèse, la drogue est également un instrument de puissance, de financement et d’influence. Une enquête sur un pouvoir clandestin à lire alors que la drogue bouleverse les équilibres et inonde l'Europe. Rencontre :
Comme une évidence. Derrière la simple question du trafic de drogue, mon métier, mes voyages (professionnels ou non) et mes lectures m'ont toujours fait ressentir une convergence profonde et dangereuse entre certains grands mouvements historiques et le narcotrafic, ce dernier servant souvent de variable d'ajustement aux volontés contrariés de certains États. Mais aussi et surtout à financer secrètement des opérations que ni le fonctionnement institutionnel ni l'opinion publique ne peuvent admettre. In fine, la drogue n'est pas seulement un fléau que les États combattent, elle est aussi une force qui participe à gouverner.
Les deux. Pour la première fois, avec La guerre de l'opium (même s'il y en a eu deux en réalité) la drogue a été un instrument majeur au service d'un pouvoir, l'Angleterre. L'opium lui ayant permis de sauver sa balance commerciale rendue très déficitaire à cause de son addiction au thé, mais aussi de mettre au pas l'empire chinois et de s'ouvrir des routes commerciales dans toute l'Asie. Plus tard, le chandoo indochinois a équilibré le budget colonial de la France sous la houlette de Paul Doumer, et l'héroïne corse a financé quelques opérations discrètes de la Guerre froide. Dans tous ces cas, un État se servait des stupéfiants pour mener à bien ses opérations clandestines. Ce qui a changé, et c'est le basculement contemporain, s'exprime dans le moment où la drogue a pu devenir le socle même du pouvoir. Elle façonne de véritables narco-États, comme le sont devenus l'Iran ou leVenezuela. Mais elle est également un pouvoir quand la pression des cartels et des mafias influe sur la politique, comme souvent en Amérique centrale et du sud, et désormais avec les nouvelles mafias européennes. Et que dire du Kuomintang de Tchang Kaï-chek, qui, une fois chassé de la Chine continentale après l'arrivée de Mao, en 1949, a vu son régime être quasiment indissociable des Triades, dont le narcotrafic a toujours été l'une des principales activités ?
Bien entendu. Mais, si le livre démarre, non pas de 5000 ans, mais de plus de 500 ans, c'est parce que je suis partie d'une thèse un peu personnelle, considérant que ce sont les grandes découvertes, notamment motivée par la quête des épices, comme le poivre, et les substances améliorant les plaisirs de la tables, qui ont été à l'origine des premières addictions occidentales avec le sucre, le tabac et le thé, ce dernier qui sera donc à l'origine de la Guerre de l'opium.
Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que les drogues et leurs divers usages, souvent rituels, eux, ont des millénaires d'existence, qu'il s'agisse du cannabis, de la coca ou de l'opium. Mais leur rôle proprement géopolitique, ce moment où elles se mettent à peser sur le sort des empires, s'inscrit dans un arc plus resserré, exprimé par le sous-titre du livre. Mais si on veut comprendre le sujet à l'aune de l'histoire contemporaine, cette profondeur de champ est utile pour l'embrasser dans toute sa complexité.
D'une manière stupéfiante, si je puis dire… On l'a vu avec la Guerre de l'opium. L'Angleterre s'est entichée du thé chinois, mais la Chine n'avait aucune envie d'acquérir ses produits. La réserve monétaire de la Couronne se vidait. La Compagnie des Indes orientales a fini par trouver la seule marchandise que les Chinois consommeraient malgré eux, l'opium du Bengale. La drogue est ainsi devenue l'instrument qui rééquilibrait une balance des paiements. Lorsque le commissaire impérial Lin Zexu a fait détruire les stocks d'opium à Humen, en 1839, Londres n'y a pas vu un problème de santé publique, mais une atteinte au libre-échange et à son honneur. D'où la guerre. C'est un cas d'école d'une puissance commerciale adossée à une drogue. Et les Chinois, croyez-moi, ne l'ont jamais oublié, comme on le verra à propos du fentanyl, fabriqué en Chine et devenu un élément de chantage dans sa guerre commerciale avec les États-Unis..
Bien sûr. Et c'est même l'un des fils rouges du livre. Les États qui prétendent combattre la drogue en sont souvent les plus grands actionnaires cachés. Voyez la France, qui interdisait l'opium en métropole tout en l'imposant à Saïgon. Voyez l'Amérique de Nixon, lançant en 1971 sa « War on drugs » sur un ton de croisade morale, pendant que la CIA tolérait, quand elle ne les alimentait pas, les réseaux du Triangle d'or, avant de financer les Contras avec l'argent de la cocaïne. Il existe, de ce point de vue, une étrange schizophrénie, où une main réprime et affiche des résultats quand l'autre encaisse ou instrumentalise. Est-ce toujours du cynisme ? Parfois, il s'agit plutôt d'un aveuglement stratégique, cette manière de tolérer un mal au nom d'un intérêt jugé supérieur avant de se réveiller face à un monstre. C'est ce qui éclate avec le plus de vigueur avec l'Affaire Cassandra, sur laquelle je reviens longuement, quand la DEA et plusieurs services internationaux étaient sur le point de mettre un terme au gigantesque trafic opéré par l'Iran via le Hezbollah, et qui a été torpillée par les gouvernements américains et français, pour ne pas faire capoter l'accord sur le nucléaire iranien. Or, les conséquences en ont été énormes, mais là, je ne veux pas spoiler ce que je révèle dans le livre...
Un changement d'échelle, mais aussi de nature, avec l'explosion des drogues de synthèse. À l'origine, le narcotrafic était attaché à la terre. Il réclamait des champs, des saisons et des frontières à franchir. Le pavot afghan ou la coca andine, cela se cultive et s'intercepte. Les drogues de synthèse, comme le fentanyl, ont changé les règles du jeu et ses contraintes. Il ne réclame qu'un laboratoire improvisé et quelques précurseurs souvent achetés légalement en Chine. Une dose mortelle tient dans deux milligrammes, un envoi dans une simple enveloppe avec une rentabilité inimaginable. Chaque mois, dans les laboratoires bulgares ou polonais, une nouvelle drogue de synthèse naît, désormais rendue plus addictive et efficace par le recours à l'intelligence artificielle, même si le fentanyl est en perte de vitesse car trop mortel et, à terme, mauvais pour le business. Quant à, la cocaïne, elle devient le premier marché mondial, commençant à détrôner le cannabis. Même si elle a commencé à se répandre en Europe au début du XXe siècle, vantée pour ses vertus médicales, c'est véritablement dans les années 1980 qu'elle a commencé à déferler sur le monde, par l'entremise de l'entente entre des affranchis de la mafia américaine, les cartels colombiens et les réseaux cubains. Désormais, et malgré les guerres menées aux cartels, sa production atteint des sommets et son prix baisse, lui permettant d'imprégner tous les milieux sociaux et non plus, comme l'imaginaire collectif l'envisage, uniquement les élites ou le show-business
La France perd-elle la guerre ? Elle semble tout juste envisager de la mener réellement, avec la loi narcotrafic d'avril 2025 et un parquet national anti-criminalité organisée installé en janvier 2026, qui a d'ailleurs porté de rudes coups à la DZ mafia. Il y a peu, des magistrats mexicains nous avaient prévenus, « vous avez cinq ans, peut-être moins » pour ne pas que nous vivions la même chose que leur pays. Aujourd'hui, les organisations comme la DZ s'infiltrent dans tous les pans de notre territoire. Elles s'implantent massivement dans les petites et moyennes villes où la concurrence et la pression policière sont moindres que dans les capitales régionales ou à Paris. Elles menaces les élus, comme nous l'avons constaté à Villers-Saint-Paul, ou à Alès, où le maire, Christophe Rivenq, très mobilisé dans la lutte contre le narcotrafic, a dû être exfiltré de chez lui, mais également ailleurs. Elle tentent aussi, d'infiltrer la sphère politique et sociale, mais aussi de se substituer à elle, en promettant des activités ou des soutiens scolaires dans des quartiers défavorisés. Pour l'avouer franchement, je ne suis pas d'un optimisme démesuré au regard de votre question…
Cette phrase ne présente aucun intérêt… La question de l'addiction, de ses mécanismes neurologiques, des raisons poussant les gens à tomber dans le piège qu'elle tend, mérite mieux que ce genre de slogan sans issue qui alimente le populisme… Elle témoigne aussi du décalage entre l'affichage politique et une réalité infiniment complexe.
Honnêtement ? Le rôle des États-Unis et son hypocrite ambiguïté dans l'usage géopolitique ayant permis la propagation du narcotrafic, de la Guerre froide, jusqu'à Trump. D'un côté, on fait mine de sanctionner, de l'autre on utilise les trafiquants pour financer ses guerres secrètes ou obtenir des bénéfices commerciaux comme récemment au Venezuela avec la chute de Maduro. L'impact de l'IA, dont je parle dans la dernière partie du livre, me paraît juste logique. Pourquoi le narcotrafic ne profiterait-il pas de la plus importante révolution technologique et de communication que nous aurons connu ?
Le livre de Benjamin Sire, La drogue au pouvoir, sort le 17 septembre 2026 aux Éditions du Cerf.
Photo Une : Catherine Gugelmann
