
À 17 ans, Henry Blunden, scolarisé au Lycée Simone Weil à Paris, refuse que la colère lycéenne soit réduite aux violences qui ont marqué la journée du 17 octobre. Parcoursup, manque de moyens, inquiétudes pour l’avenir : le jeune mobilisé dénonce des revendications ignorées depuis un mois et un traitement médiatique qui, selon lui, relègue les raisons de la mobilisation au second plan. Indépendant de tout parti et de tout syndicat, il condamne toutes les violences et défend une jeunesse déterminée à se faire entendre. Même pendant les vacances. RENCONTRE :
Depuis un mois, avez-vous le sentiment d’avoir été entendus, ou au contraire que le gouvernement reste sourd à vos revendications ?
Depuis un mois, nous militons, et depuis un mois, nous avons le sentiment que le cœur de nos revendications n’est pas entendu. Parcoursup n’est pas en voie de réforme et encore moins en voie de suppression, seulement 1, 2 milliard d’euros ont été promis dans le nouveau budget, et nous n’avons aucune garantie quant aux remplacements des enseignants. De plus, le Ministre reçoit les leaders syndicaux pour des réunions de 30 minutes au Ministère et ne se prête pas aux confrontations avec les étudiants dans les médias. Tout cela nous donne l’impression que l’écoute est inexistante, ou disons lointaine, et que nos revendications sont perçues comme « trop importantes ».
La journée du 17 octobre devait permettre de donner un nouveau souffle à la mobilisation, en élargissant le mouvement au-delà des lycées. Quel bilan en tirez-vous ?
Je n’ai pas assez lu sur la convergence des luttes pour déterminer si, oui ou non, elle est efficace. Ce que je sais, c’est que la manifestation du 17 octobre témoignait d’une colère qui comprend toutes les casses sociales depuis 10 ans. Une école en miettes, certes, mais aussi un Smic encore trop faible, les prix de l’essence qui explosent, un chômage qui n’a cessé de ronger les territoires ruraux, des banlieues toujours exclues.
Je ne pense pas que le mouvement lycéen avait besoin de cet événement pour lui donner un « nouveau souffle », mais je crois, en revanche, que cette colère lycéenne avait envie de se rallier à cette colère générale, car après l’école vient le monde du travail. Quand on constate ce que rapporte un Smic et ce que coûte un litre d’essence… je peux comprendre l’envie des lycéennes et des lycéens de se rallier à la cause des gilets jaunes.
Pour ce qui est du bilan, je constate des violences inacceptables, des atteintes à la République et à ses symboles, des dégradations de magasins… et une envie des médias de ne montrer que cela.
Les images d’affrontements, de dégradations et de confrontations avec les forces de l’ordre ont marqué les événements du 17 octobre. Comment vivez-vous ces violences en tant que lycéen mobilisé ?
Je les vis avec beaucoup de tristesse, car elles reflètent les plaies de mon pays. Des casseurs qui s’immiscent dans un mouvement pacifique, de plus en plus de lycéens qui banalisent cette violence, tout cela me désole, car ce n’est pas pour ça que je m’engage. Toutefois, je ne peux détourner le regard des méthodes de la police, qui ne se soucie plus du tout de savoir si les manifestants en face d’eux sont mineurs ou pas. J’ai découvert le concept de nasse à travers ces mobilisations et je suis consterné de voir que ce droit constitutionnel de manifester est contourné par des ordres du préfet de police et du ministre de l’Intérieur.
Condamnez-vous toutes les violences, quelle qu’en soit l’origine ? Et comment éviter que les actes d’une minorité ne discréditent les revendications légitimes de milliers de jeunes ?
Je condamne toutes les violences, d’où qu’elles viennent. Aucune atteinte à la République n’est tolérable. Mais aucune bavure policière ne doit être tolérée en retour. Pour éviter de telles violences, nous devons tous, qui que nous soyons, dénoncer les violences sur nos réseaux, sur nos blocus, et assumer de dire que la violence ne sert pas la cause lycéenne.
Ensuite, il faut également que l’institution policière fasse son examen de conscience et revoie ses méthodes. D’abord en retirant les LBD et les grenades assourdissantes des mains des policiers.
Dans les médias, les images de violences occupent souvent une place centrale, au risque de reléguer au second plan les revendications et les raisons de la colère lycéenne. Comprenez-vous ce choix éditorial lorsqu’il s’agit de rendre compte de faits graves, ou estimez-vous qu’il donne une image déformée de votre mouvement ? Qu’aimeriez-vous que les journalistes montrent davantage pour rendre compte de ce que vous vivez réellement ?
Que les images d’hier (ndlr : 17 et 18 octobre) aient écrasé nos revendications, je le déplore, mais je le comprends également. 158 commerces ont été vandalisés et de nombreux symboles de la République ont été atteints. Ce que je déplore, c’est que la moindre violence depuis le début de ce mouvement ait été visibilisée au profit de nos revendications. Cela fait un mois que nos revendications sont terrassées et, comme le révèle si bien le site Acrimed, seulement 8 % de la place médiatique du mouvement a été accordée aux revendications contre 75 % pour les violences. Je ne me plains pas du traitement médiatique d’hier soir, je me plains du traitement médiatique depuis le début.
Votre mobilisation suscite le soutien de syndicats, d’étudiants et de personnalités politiques et culturelles. Mais certains dénoncent aussi des tentatives de récupération. En tant que lycéen non syndiqué, comment faire entendre une parole autonome, qui ne soit confisquée par aucun parti ?
Beaucoup nous soutiennent, mais beaucoup dénoncent une « instrumentalisation ». Ce mot, je le déteste. Car il laisse à penser que le mouvement dans son ensemble est instrumentalisé par un camp politique. Je pense que la jeunesse est mature, qu’elle réfléchit très bien et qu’elle sait reconnaître ceux qui, comme Geoffroy Boulard (maire du XVIIe arrondissement de Paris), se déplacent 3 h devant un blocus pour discuter avec les engagés, et ceux qui, comme Louis Boyard, se déplacent 20 min pour faire des stories Instagram devant les lycéens.
Pour ma part, ma parole est indépendante, je ne suis d’aucun syndicat ou d’aucun parti et cette parole autonome est une force. Car quand il y a des violences policières, je les dénonce. Quand il y a des violences de casseurs, je les dénonce. Et quand nos revendications ne sont pas assez entendues sur un plateau, je les dis haut et fort.
Qui peut légitimement parler au nom des lycéens, alors que votre mouvement est divers et ne dispose pas nécessairement d’une représentation unique ?
Je pense que tous ceux qui se reconnaissent dans les 10 mesures revendiquées peuvent le faire. Ces mesures font l’unanimité des syndicats et des acteurs de ce mouvement.
Les vacances arrivent à un moment décisif, après plusieurs semaines de mobilisation. Est-ce une pause qui risque de démobiliser les lycéens, ou au contraire l’occasion de prendre du recul, de s’organiser et de construire la suite ? Comment maintenir la mobilisation pendant cette période et éviter que la colère ne retombe sans réponse concrète du gouvernement ?
Les vacances arrivent, mais la mobilisation continue ! Car il n’y a que certains jeunes qui peuvent se permettre d’aller en vacances. Nous allons continuer de manifester pacifiquement, de réfléchir à des solutions, de prendre place sur les plateaux TV, et revenir plus forts pour la rentrée.
Au-delà des blocages et des manifestations, quelle stratégie envisagez-vous pour obtenir des résultats ? Faut-il poursuivre les rassemblements, élargir le mouvement aux étudiants, aux enseignants et aux familles, ou inventer d’autres formes d’action ?
Il nous faut poursuivre nos actions (manifestations et blocus), mais aussi implorer les médias de continuer de nous donner la parole. Car notre mouvement doit être entendu partout, y compris sur les plateaux, dans les émissions de télévision, dans la presse papier, etc. Sans cela, nous n’arriverons pas à obtenir un meilleur système scolaire.
Et, plus largement, qu’est-ce que cette mobilisation dit de la jeunesse française : a-t-elle le sentiment d’être sacrifiée, de ne pas être écoutée, de ne pas avoir confiance dans son avenir ?
La jeunesse de France sait que les défis à venir sont immenses. Et c’est précisément pour cela qu’elle s’engage massivement aujourd’hui. Elle a, je crois, le sentiment que tout n’est pas perdu et que tant qu’elle aura une voix, elle pourra obtenir ce qu’elle souhaite.
Notre génération a mis sa peur, ses doutes de côté pour laisser s’exprimer ses angoisses. Je pense que cela révèle une grande confiance, et surtout une grande détermination.
Que faudrait-il changer pour qu’elle puisse envisager sereinement son avenir et croire à nouveau en l’école comme instrument d’émancipation et de réussite ?
Pour croire à nouveau en son avenir et retrouver confiance en l’institution éducative, il va falloir que des moyens soient mis sur la table. Il va falloir repenser les temps scolaires afin que l’on soit persuadé de la volonté de l’Éducation nationale de nous garder en bonne santé mentale. Il va falloir que cette institution remplace Parcoursup par un système plus juste pour qu’elle nous donne le sentiment d’être de notre côté et soucieuse de notre avenir. Il va falloir que l’école change de visage et se réforme pour que l’on soit à nouveau enthousiastes et heureux d’y passer notre jeunesse.






