
Félix Moati a deux belles actualités qu'il ne faut pas rater : Voir clair, son premier roman et Deux femmes en or, en salles depuis hier. Les deux œuvres racontent beaucoup de l’artiste. Félix Moati est direct et s'adresse sans ambage sur ses émotions, le ton du monde, les évolutions actuelles. "Voir clair" est percutant, "Deux femmes en or" est libératoire. Le tout décortiquent les rapports humains.
Le film : DEUX FEMMES EN OR
Comment s'est déroulée la rencontre avec la réalisatrice québécoise engagée Chloé Robichaud ?
J’étais en tournage dans le désert en Tunisie, j’ai toujours aimé le désert, ça promet des recommencements, et je reçois alors le script de son film - tout de suite, j’ai été séduit par la langue, le verbe, l’humour. Nous nous sommes appelés et je n’ai pas hésité une seule seconde à accepter.
L'assemblée nationale vient de légiférer sur le devoir conjugal. Le film, une vision libre du film culte de Claude Fournier et Marie-José Raymond, sorti en 1970, porte ce sujet à merveille. C'est avant tout un film féministe, avant d'être une comédie érotique ?
Je pense que c’est rare, en règle générale, dans l’histoire du cinéma, de parler de désir féminin, et d’en parler depuis une perspective féminine. Mais la, c’est une vision du désir qui n’est absolument pas tourmentée - c’est joyeux, festif, pas coupable. Je trouve qu’il y a une idée qui traverse le film : y aller quitte à se perdre un peu. Ça me fait penser à un proverbe hassidique : ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu risquerais de ne pas te perdre.
Quel est votre regard sur cette délibération politique ? Le pays avance ?
Je ne suis pas expert. À vrai dire, je ne savais même pas que l’assemblée nationale avait légiféré dessus. Je vois, je constate autour de moi, que les mentalités évoluent, que les injonctions se fissurent, que les rapports de domination sont mis à mal. Je le vois et j'en suis heureux. Mais n’oublions pas que les fascismes progressent un peu partout. Donc j’ai l’espoir inquiet, lucide, combattif.
Le film s’attache à explorer la complexité des rapports humains et de l'usure du couple. Ce conte bovarien est aussi une histoire touchante et tranchante au regard des répliques ciselées comme "Ta santé mentale est plus importante que ta libido". Vous, auteur désormais, qu'avez ressenti à la lecture du scénario ?
Oui, tout cela m’a séduit d’emblée. Le goût du verbe. Ça claque. C’est brillant. Et malgré tout, oral, parfait pour les acteurs. Catherine Leger, la scénariste, est infiniment douée.
Le livre : VOIR CLAIR.
Le titre de votre premier roman est équivoque : Voir clair. Est-ce un vœu projeté pour plus de lucidité ? Et par conséquent, espérer plus de complexité ?
Le titre, après des mois de doutes, s’est imposé. Au fond, qu’avais-je traversé en l’écrivant ? Une impression alors m’a saisi : un train dans la nuit, une balade escarpée en forêt, des feuillages épais - et puis, au bout, devenir père, être père pour de bon, sortir de l’obscurité et y voir, oui, un peu clair.
Le Félix du livre est un miroir. Quelle est la différence entre un double, un homonyme, un jumeau et un clone ?
Le double s’invente, l’homonyme s’entend, c’est une enveloppe sonore, un signifiant, ça prête à confusion, un jumeau est imposé par la nature, un clone c’est un rêve narcissique et terrifiant.
Quand et comment vous est venue l'idée de ce roman ?
L’idée de ce roman m’est venue avec le désir de plonger à nouveau dans les premiers instants de ma paternité. Être père, c’est quoi ? J’ai écrit 384 pages et je ne le sais toujours pas. Au fond, ce sont des questions soulevées, laissées là, en l’air, qui gravitent autour de moi dans des effluves brumeuses. Une tentative : être père, c’est en avoir le désir.
Y a-t-il un tract à changer d'exposition, passer du réalisateur et comédien à l'auteur ?
Je le dis sans pose, je le dis sincèrement - il y a un trac à vivre, à répondre à la convocation de l’existence, à s’y rendre disponible. Écrire, jouer, tout ça, c’est une manière de négocier avec cette convocation à laquelle il s’agit de ne pas se dérober.
En plus d'avoir un regard philosophique sur l'absurdité de la vie. Votre livre est aussi un livre politique. C'est une volonté claire de raconter les mouvements et les atermoiements actuels, à travers par exemple le personnage de Joachim ?
Merci. De toute façon, la politique, on en fait malgré nous, elle infuse, elle est la. Oui, je voulais raconter une errance, une méfiance inquiète vis à vis des idées fixes, des vérités figées et indiscutables. On rentre dans une ère préoccupante : la phobie de l’altérité. J’ai un ami, Mikael Buch, qui a inventé un concept : alterophobie. Il a raison.
L’autre nous agace. Ce n’est pas que le mot sartrien, le rapport infernal à l’autre. Non, c’est plus profond : l’autre est une menace. Ça, c’est un drame. Il faut réhabiliter l’autre.
