GILETS JAUNES : QUEL AVENIR POUR LE MOUVEMENT BASISTE ET SPONTANÉ ?

Les « gilets jaunes » ont tenu bon. Ils démontrent une volonté d’en découdre et ne comptent pas s’arrêter là. La dernière grève et manifestation comme il en existait au 20ème siècle était sans doute celle autour de la réforme de la SNCF. Nous assistons là, à une nouvelle forme de contestation. Mais… quel avenir possible pour une colère manifestée sans structure ni leader ? Le théoricien Bertrand Naivin et membre du Club De La Ruche Média fait le bilan de la journée du 17 novembre 2018 : 

 Par Bertrand Naivin 

Ce samedi 17 novembre, la France était bloquée par un mouvement d’un genre nouveau : celui dit des « gilets jaunes ».

Selon le journal Le Monde, 282000 « gilettistes » s’étaient réunis en 2000 points de blocages environ, comprenant autoroutes, ronds points ou stations essence.

Cette première mobilisation qui, fait nouveau, s’organisa uniquement via les réseaux sociaux et court-circuita les traditionnelles organisations syndicales fut donc un succès, même si le ras de marée jaune espéré et annoncé ne s’est pas produit. Nous fumes en effet très loin d’avoir assisté à la paralysie du pays que certains médias avaient prédit mais ne pouvons contesté le suivi de l’appel lancé en mai dernier sur le site de pétition en ligne change.org. Le cauchemar annoncé ne fut ainsi au final qu’un rassemblement dans l’ensemble « bon enfant » d’une population motivée par le désir d’exprimer son refus de subir de nouvelles augmentations du coût du diesel, mais aussi d’une politique jugée trop peu soucieuse des foyers au revenu modeste.

Sur de nombreuses photographies prises à divers endroits lors de cette journée jaune, nous avons donc pu voir des regroupements de personnes au « profil » très divers, réunies davantage dans un esprit de camaraderie que dans une envie d’en découdre avec des forces de l’ordre fortement mobilisées pour l’occasion. D’ailleurs, nombre de ces « gilets jaunes » en étaient à leur première manifestation, illustrant le caractère résolument « amateur » de ce rassemblement.

Mais tout ne fut pas si idyllique. Cette journée fut en effet également maquée par des incidents qui causèrent la mort d’une manifestante et plusieurs centaines de blessés. En cause, la colère, et parfois la panique de certains automobilistes contraints d’utiliser leur véhicule et agacés de se voir ainsi bloqués et jugés par une foule jaune qui, par le caractère informel de leur rassemblement, mêla manifestants débonnaires et sympathiques à d’autres beaucoup plus revendicatifs, voire agressifs. De même l’impression de pique-nique qui pouvait se dégager de certaines photographies prises en province et en banlieue contrastait-elle avec les fumigènes que les CRS utilisèrent à Paris pour disperser des gilets jaunes désireux d’investir l’Elysée.

Cette hétérogénéité se ressentit jusque dans leurs revendications dont l’amateurisme affirmé par la plupart – rappelons l’ « apolitisme » de ces gilets que tout automobiliste au fait du code de la route possède – se vit contredit et parasité par le professionnalisme faussement déguisé d’autres, jusqu’à certaines personnalités politiques qui, désireuses de « récupérer » ce mouvement massif, endossèrent elles aussi le susdit gilet. L’absence d’organisation de ces manifestants d’un nouveau genre fit ainsi de leur rassemblement l’expression à la fois sympathique et agressive d’un ras le bol qui, de fait déborda parfois les premières intentions que l’on pouvait jusque là juger louables, à savoir fédérer dans un mouvement populaire des personnes les plus diverses pour donner à voir un mécontentement général.

Mais demain ? Si certains « gilets jaunes » ont appelé à d’autres journées de mobilisation, qui peut dire aujourd’hui si cet appel sera réellement suivi ? N’ayant pas de leader proclamé ni de structure, comment organiser la continuité d’un tel mouvement ? Et comment s’assurer qu’il conserve la mesure citoyenne de la première pétition et ne soit pas repris par la démesure d’autres forces antisystème ? Mais surtout, quel effet aura cette journée ? Nous savons qu’Edouard Philippe a d’ores et déjà annoncé qu’il ne reviendrait pas sur les nouvelles tarifications du gasoil annoncées.

Ces deux interrogations peuvent alors nous donner à réfléchir sur un paradoxe que l’on retrouve dans bien des « mobilisations » contemporaines et qui paraît en atténuer la réelle portée : Quid en effet de ces appels à se « mobiliser » dans une « immobilisation » de la société ? Ne peut-on pas en effet regretter que ces « mouvements » semblent se satisfaire d’un blocage du cours du monde, sans apporter de réelle alternative davantage constructive ? Bien plus, n’assiste-t-on pas à une évolution consumériste de la manifestation et de l’engagement ?

Bertrand Naivin

Philosophe des médias et de la vie connectée
Enseigne à l’université Paris 8
Chercheur associé au laboratoire AIAC
Auteur de Selfie, un nouveau regard photographique (préface de Serge Tisseron), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2016

https://bertrandnaivin.com

 

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