LE RAMADAN/LE CARÊME : CES PÉRIODES RELIGIEUSES ONT-ELLES LA MÊME COUVERTURE MÉDIATIQUE ? LE REGARD DU THÉORICIEN DES MÉDIAS BERTRAND NAIVIN

PAR BERTRAND NAIVIN, THÉORICIEN DES MÉDIAS

Les médias français parlent-ils plus du Ramadan que des autres formes de jeûne pratiquées dans les deux autres religions dites « du Livre » que sont le Judaisme et le Christanisme ? C’est ce que l’auditeur de France Bleu Limousin pouvait se demander en entendant annoncée Dimanche 5 mai sa reprise le lendemain pour tous les Musulmans et en le voyant figurer « à la Une » du site internet de cette chaine d’ « info locale et nationale ». Information relayée également par les sites de la chaine LCI, des radios RTL.fr et Europe1.fr, des quotidiens nationaux LeMonde.fr, francesoir.fr, la-croix.fr et régionaux LeProgrès.fr, lest-eclair.fr, ouest-france.fr, mais aussi par le site du journal de Montreal et la rubrique cuisine du journaldesfemmes.fr.

Cette présence médiatique interroge en effet la relation des médias « laïcs » avec ce temps de jeûne qui figure parmi les cinq piliers de l’Islam – avec la profession de foi, la prière, l’aumône et le pèlerinage à La Mecque. Il est ainsi le seul à figurer régulièrement dans les journaux et magazines, bien plus souvent que le Carême des Chrétiens et le Yom Kippour des Juifs.

Au point que le 4 mars 2017 l’émission « Faut-il y croire » produite par France Inter se demandait : « Pourquoi parle-t-on plus du Ramadan que du Carême en France ? »

Pour expliquer ce constat, la journaliste du journal La Croix Isabelle De Gaulmyn y rappelait la dimension sociale du ramadan, là où le carême chrétien devint dès le XVIème siècle une pratique personnelle, intime et privée. Le jeûne pour l’Islam est donc un temps de fraternité qui se vit et se fête en communauté. Ce qui explique le naturel avec lequel les élèves de nos collèges en parlent en classe, là où les autres confessions sont plus discrètes. A quoi s’ajoute une quotidianisation du religieux dans l’Islam qui l’inscrit dans la Cité et tend à mêler pratique religieuse et vie sociale.

Bien conscientes de sa dimension communautaire et sociale, certaines personnalités publiques et politiques non musulmanes se mettent depuis quelques temps à fêter un bon Ramadan aux Musulmans pratiquants, sans sembler trouver légitime de faire de même à l’adresse des autres cultes. C’est ainsi que cette année, certains joueurs de l’équipe de football du PSG se réunirent pour l’occasion, et qu’en mai 2018, Justin Trudeau célébrait lui aussi selon la formule traditionnelle un « Ramadan Mubarak ». Le Premier Ministre canadien profitait alors de cette vidéo pour célébrer avec sa femme Sophie les communautés musulmanes du Canada et « les contributions importantes que les Canadiens musulmans apportent » à son pays. Message rassembleur donc qui avait pour vocation d’inclure les membres de cette religion dans la « famille » canadienne et de rappeler la dimension universelle des valeurs véhiculées pendant ce temps de prière et de charité. David Cameron et Barack Obama en firent de même en 2014, ce dernier allant même jusqu’à proposer un jour férié pour fêter la rupture du jeûne marqué par la fête de l’Aïd del-Fitr en 2015.

L’an dernier, le site de vidéo en streaming par abonnement Netflix alla même jusqu’à produire un spot publicitaire dans lequel il se proposait  de « soutenir » les Musulmans dans cette période astreignante et de les accompagner en proposant des séries ne comportant pas de scènes de « nudité ». Cette année, l’entreprise californienne se contenta d’avancer la diffusion d’une nouvelle série intitulée « Street Food » pour permettre aux pratiquants musulmans de pouvoir profiter du programme sans inconfort.

Dès lors, si les médias sont définis comme « des supports de diffusion massive de l’information » et des techniques de « diffusion de la culture de masse »[1] et des masses, il peut paraître tout légitime qu’ils mentionnent un temps vécu comme faisant partie intégrante de leur vie sociale par une grande partie de la population. Une pratique que les fidèles vivent qui plus est au plus profond de leur chair en ressentant la faim et la soif, ce qui n’est pas sans conséquences sur leur activité professionnelle. C’est ainsi que la chaine CNews s’interrogeait dimanche sur les façons de gérer le jeûne par les sportifs musulmans, et que L’express proposait en 2018 des conseils pour permettre aux entreprises d’éviter les conflits avec leurs salariés pratiquants.

Mais un problème se pose cependant. Celui d’une religion qui bénéficie d’une couverture médiatique bien plus importante que les autres. Alors que les Musulmans représenteraient 7,5% de la population contre 63% de Chrétiens en 2010, selon le Pew Research Center. Un déséquilibre qui pourrait donner du crédit à ceux qui « craignent » une « islamisation » de la France. Crainte à laquelle nous pourrions opposer la célébration de la messe retransmise depuis le 9 octobre 1949 sur la RTF dans « Le jour du seigneur », première émission de télévision et aujourd’hui sur France 2, et dès 1936 sur Radio 37, après des protestations émises deux ans plus tôt face à la suppression de l’émission « radio-sermons » par le ministre des PTT Laurent Eynac au nom de la séparation des Églises et de l’État. Et que dire de l’omniprésence des références à Noël et à Pâques dans les publicités et émissions publiques ?

Images France 2 – Jour du seigneur

Seulement, ces deux moments forts du calendrier chrétien qui célèbrent respectivement la naissance et la Passion du Christ sont laïcisés par des médias qui ne font que reproduire un recul constant de la pratique de la religion chrétienne. En effet seul 5% de la population française irait à la messe tous les dimanches.

Surtout, le ramadan dans les médias questionne la notion même de « laïcité » et de la co-existence de cultes qui n’ont pas la même « publicité » au sens de présence et pratique dans l’espace publique. Comment en effet rendre égalitaires des religions qui se pratiquent et se vivent différemment ? Les médias comme les personnalités politiques doivent-ils souhaiter un bon jeûne à toutes les confessions, ou au contraire leur assigner une semblable privacité ? Les musulmans doivent-ils faire comme les catholiques du XVIème siècle qui durent sous l’influence de la réforme protestante rendre intime et domestique une pratique qui était auparavant publique, Luther contestant la pratique de la pénitence ? Une adresse équitable aux fidèles de tous les cultes est-elle possible ? Une « intimisation » de l’Islam est-elle concevable ? Si les médias ont vocation à diffuser des informations aux citoyens, comment rendre justement équitables et équilibrées ces dernières pour qu’ils restent un moyen d’information et ne donnent pas le sentiment de devenir au contraire prosélytes ? Et comment apaiser un sujet qui ne cesse d’être repris par les politiques à des fins électoraliste ? Censés sédimenter la société par la diffusion d’informations « publiques » et collectives, les médias révèlent donc une relation entre Nation et religieux rendue plus sensible à mesure que les populations gagnent en mixité et en désir légitime de vivre librement leur religion. Dès lors, et pour ne pas connaître les excès à l’œuvre actuellement dans la province du Xinjiang en Chine où les Musulmans sont rassemblés dans des centres de « rééducation », obligés de manger du porc et interdits de prier, il est capital de réfléchir à une juste médiatisation du religieux, équitable et mesurée. Afin que celui-ci soit réellement un vecteur de lien, dont le terme même tire sa racine latine[2].


[1] Définitions proposées respectivement par Le Robert et le Lexis.

[2]   Religere.

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