Carlos G. Lopes et le Cap-Vert à portée de musique. L'entretien laruchemedia

Par
Yasmina Jaafar
13 novembre 2023

Carlos G. Lopes est niçois, Français, Capverdien, danseur, chanteur, compositeur. Cet ancien étudiant en sociologie a eu un déclic à vingt ans. La musique fera partie intégrante de sa vie ! Avec toute son énergie et le soutien de sa famille, il s'engage dans cette voix sans regret. La sociologie ? Il s'en sert chaque minute. Elle vit dans ses créations. L'identité, le CapVert, le voyage et la découverte de l'autre sont ses thèmes de prédilection. Son premier album sonne comme un véritable retour au source. L'harmonie est captivante et les titres construits en conscience du monde qui entoure l'artiste de trente huit ans. Né au Cap-Vert, l'amoureux de Brel et Brassens nous a reçu chez lui, à Nice, le temps d'un week-end - et d'un concert au Black box - pour nous montrer sa ville, sa musique, sa famille et ses amis. Il est mixte et métissé culturellement. Il ne triche pas et Azul est sa vérité. Bleu, généreux et solaire, l'opus traduit son ambition de faire découvrir à tous la culture de ses deux pays, la France et le Cap-Vert à l'heure où les débats sur les identités empoisonnent les relations sociales. Carlos G. Lopes ne s'encombre pas de toutes ces dérives et préfère la complexité et l'humanité aux discussions vaines. Et puisque la musique est un pouvoir autrement plus vénérable, nous lui avons posé quelques questions pour en savoir plus.

Le chanteur à l'oreille bleu répond à laruchemedia.com :

"Dans 150 ans/On ne parlera plus le créole". Ces mots sont tirés de votre chanson Di li 150 ano. Traduisent elles votre inquiétude quant au temps qui passe et à l'effacement des cultures différentes toujours plus lissées par une mondialisation féroce ?

Dans 150 ans, est une sorte d'alerte, c’est la petite clochette qui nous ramène à l'essentiel, c'est être dans le temps présent tout en voulant imaginer notre futur. Quand je dis dans 150 ans on ne parlera plus créole, c'est-à-dire le créole que j'ai connu, celui de mon grand-père, le créole de l'intérieur de mon île, qui tend à disparaître avec l'influence de la mondialisation, et les jeunes qui n’adhèrent plus à ce mode de vie-là, le mode de vie traditionnel, paysan. Ce qui est inquiétant, c’est que les jeunes capverdiens ne voient plus leur avenir au Cap-Vert

Où avez-vous enregistré votre album Azul et pourquoi ?

J'ai enregistré cet album entre Nice, Paris et le Cap-Vert.

J'avais surtout très envie de faire des enregistrements au Cap-Vert ce que je n’ai pas pu faire pour le premier album, qui a été enregistré entièrement en France. Pouvoir enregistrer un album au Cap-Vert est quelque chose de très fort, ça a été pour moi une expérience quasi spirituelle, chaque mélodie, chaque phrase prenait tout son sens. J’ai voulu réenregistrer certains morceaux à mon retour en France, pour les peaufiner, mais finalement en les réécoutant, les plus belles versions étaient celles enregistrées au Cap-Vert. Au studio en France, je ne retrouvais plus les mêmes émotions, donc j’ai gardé les morceaux tels quels pour préserver cette authenticité.

Faisons plus amples connaissance. Vous avez suivi des études de sociologie. Que vous apporte cette matière au quotidien et dans l'élaboration de vos chansons ?

La sociologie m'a permis d'avoir du recul, de cultiver une certaine ouverture d'esprit, et un regard plus critique sur les phénomènes qui traversent et définissent nos sociétés. On a tendance à être rapidement mis dans une case lorsqu'on est artiste. Dans mon cas, je ne veux pas être considéré comme un artiste de musiques traditionnelles, mais un artiste qui s'inspire de ses traditions pour faire une musique contemporaine, et qui se sert de son regard critique pour enrichir son art.

Que signifie les termes "métissage" et "identité" pour vous ?

Pour moi, les termes de “métissage” et “identité” sont la définition même de mon peuple. Quand on se penche par exemple sur l'histoire de mon pays, on se rend compte que tout n’a été que mélange, certes forcé au départ, mais ce qui est extraordinaire avec ce peuple, c'est que nous avons toujours cherché à dépasser notre condition et à nous réinventer, à renaître de nos cendres comme un phénix.

Pensez-vous que l'identité soit la nouvelle obsession de notre époque ?

Je ne pense pas que l'identité soit la nouvelle obsession de notre époque. Les philosophes en parlaient déjà, je pense qu'elle a toujours occupé une place centrale dans la société, la seule différence c'est qu'aujourd'hui l'information circule plus vite, et avec un simple téléphone on peut entendre des témoignages du monde entier. Les gens peuvent s'insurger et être plus solidaires, sur les causes qui nous sont chères.

Vos créations musicales sont-elles une façon d'y répondre ?

Écrire et composer pour moi est une manière d'être un témoin de mon époque, un peu comme un photographe qui va prendre une photo à un instant T.

"Vidés, 180 dans le cadran/On a oublié nos principes/On a perdu la direction" : Quelle est l'histoire du titre Éveillez-vous ?

L'inspiration m'est venue au Cap-Vert un après-midi où j'étais seul à la capitale. J’étais installé sur la terrasse en regardant les passants. Je tiens depuis des années un carnet dans lequel je note des bribes de poèmes, et l’idée de cette chanson vient de l’un de ces poèmes. “Eveillez-vous” vient de mon envie faire prendre conscience à mon peuple de sa richesse, et que plutôt que de chercher toujours à partir, nous devons construire le pays ensemble. Pour qu’un jour, justement, nos jeunes n’aient plus à partir, mais trouvent tout ce dont ils ont besoin au Cap-Vert.

Le rappeur Trakinuz, en featuring sur ce titre, vient de la même ville que moi, et nous partageons la même vision.

"Le peuple qui danse, qui danse, qui danse/Le peuple qui pense, immense, immense" : Parlez nous du Cap-Vert et de son peuple.

Le Cap-Vert est un pays extraordinaire, il y a dix îles et chaque île a sa propre identité. J'aime profondément mon pays, à chaque fois que j’y retourne, c'est une partie de mon âme qui guérit. Il y a quelque chose de spécial en l'air, il y a une telle douceur de vivre qu’on a donné un nom à ce sentiment : la Morabeza. Le peuple capverdien, très résilient, s’est toujours exprimé à travers l’art, que ce soit la musique, danse… Et à travers cet art, il dit tant de choses, sur ses traditions, sur sa philosophie, sur sa spiritualité. Je voulais mettre en avant ce qu’exprime le corps, mais aussi ce qu’exprime l’esprit. Quand tu danses, tu penses !

Sortie album le 17 Novembre

Porchain concert au Le studio de l’ermitage le 1 décembre.

Photos Julien Sanine

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