
Le Juge Youssef Badr officie à Bobigny. Il connait les recoins Français et sa jeunesse. Il sait les difficultés que peuvent rencontrer les ambitieux qui n'ont pas les codes. Son association La courte échelle vient justement aider ceux et celles qui souhaitent épouser une carrière de magistrat ou d'avocat. Monsieur le Juge donne de son temps pour tendre la main. Il publie "Pour une justice aux 1000 visages" (Aube) et prône sans relâche une véritable égalité des chances dans ce pays. Nous l'avons rencontré :
Quel est l'objectif principal de votre livre qui sonne comme une lettre à l'adresse des dirigeants pour plus de lucidité quant à la société qu'ils gouvernent ?
Déjà qu’il soit lu par des jeunes, des collégiens, des lycéens et des étudiants et que cela leur donne l’envie d’aller au bout. J’en serais très heureux. Ensuite, mettre le sujet de l’égalité des chances au cœur du projet national. Se dire que ce sujet concerne notre avenir commun et notre jeunesse. Au fond la question est simple : dans quelle société voulons-nous vivre et quel avenir voulons-nous pour nos jeunes.
Comment est née votre association "La courte échelle" ?
Durant des années, j’ai réfléchi à la possibilité de mettre en relation des étudiants dans le besoin et des professionnels du droit. Cette question m’a obsédé pendant des années et un jour en février 2021, le plus petit de mes deux grands avec lequel j’avais parlé du projet, est mort en dormant. Je me suis dit qu’il n’y avait plus de temps à perdre. Elle est née à ce moment-là concrètement. Lorsque je regarde dans le rétroviseur, je constate que si deux professeurs ne s’étaient pas cassé la tête, l’un pour me convaincre de passer la concours d’entrée à l’École Nationale de la magistrature, l’autre pour me corriger quotidiennement des dissertations afin de me permettre d’acquérir une méthodologie que je n’avais pas, que si un juge ne m’avait pas consacré du temps pour me préparer mentalement et déconstruire les idées reçues que j’avais sur l’accès à ce métier, si je n’avais pas fait les bonnes rencontres, je ne serais pas à la place qui est la mienne aujourd’hui.
Certes, c’est bien moi qui ai passé le concours mais au final avec énormément d’aide. Seul, je ne sais pas ce que je serais devenu professionnellement. Au sein de la Courte Échelle, nous donnons du réseau aux étudiants qui n’en ont pas en les mettant en lien avec des professionnels du droit. Un étudiant nous contacte avec une demande bien précise et nous tentons d’y apporter une réponse concrète. Par exemple, un étudiant qui n’a jamais décroché un seul stage nous demande de l’aide pour en obtenir un. Nous nous assurons qu’il puisse être pris dans la structure recherchée en lui faisant bénéficier soit d’un partenariat que l’association a avec une juridiction ou le service juridique d’une entreprise, soit en le mettant en relation avec un professionnel du droit qui fera tout ce qu’il peut pour l’aider dans ses recherches.
De même, nous aidons les étudiants à préparer certains concours ou examens comme l’entrée à l’École de formation du barreau pour devenir avocat, le concours de greffier ou celui pour devenir magistrat. Nous avons ainsi pu aider plusieurs étudiants qui n’avaient aucune ressource à intégrer ses écoles, bénévolement. J’en tire comme bilan que nous avons été sollicités par plus de 12.000 étudiants en presque 4 ans, et nous avons pu aider la majorité d’entre eux mais que le travail à faire reste colossal et tout ne peut malheureusement pas reposer sur la société civile. Nous sommes aujourd’hui une dizaine de membres au sein de la Courte Échelle et nous agissons bénévolement.
Quels sont vos rôles modèles ? Aujourd'hui et lorsque vous étiez enfant ?
Je n’ai pas de rôle modèle. J’ai toujours aimé les gens utiles aux autres et j’ai eu la chance de comprendre que rien ne s’obtenait sans travail et sans sacrifices. Quand j’étais enfant, j’aimais beaucoup certains sportifs mais je ne m’identifiais pas eux.
Une citation de Coluche ouvre votre livre. La place du rêve dans nos vies est-elle juste à l'endroit de l'enfance, du mythe, de l'impossible. Faut-il lui préférer l'espoir ?
Je crois que c’est justement les rêves qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Le responsable politique qui parviendra à faire rêver les enfants par l’école aura tout gagné. Il faut donc rêver aujourd’hui et faire comprendre aux plus jeunes que leur avenir se trouve là-bas. Pas ailleurs.
Monsieur le Juge, comment avez-vous combattu votre sentiment d'illégitimité durant vos études de droit et après ?
Comme j’ai fait l’intégralité de mes études à la faculté de Villetaneuse, je ne me suis pas senti spécialement illégitime. C’est lorsqu’il a fallu se préparer au concours d’entrée à l’ENM que les choses se sont gâtées. Il a fallu faire un gros travail avec un magistrat pour me convaincre en 2005 que j’avais ma place dans ce corps. Faut comprendre qu’on est en 2005, au cœur des émeutes urbaines, et je me demande à ce moment-là, à 23 ans, si moi Youssef avec ma tête d’arabe et de banlieusard, j’ai ma place dans un poste à responsabilité, à l’école des juges. Après le syndrome de l’imposteur, le sentiment de ne pas être tout à fait à sa place reste toujours un peu chez moi, y compris aujourd’hui. Il ressurgit parfois lorsque je me retrouve avec des magistrats plus anciens ou dans certains lieux très solennels.
Existe-t-il un racisme systémique en France ou est-ce que la montée des radicalités est avant tout liée au sérieux manque économique des familles françaises comme l'exemple de Chloé, dans votre livre, famille d'agriculteurs, qui vient d’une province loin de Paris ?
Je ne crois pas qu’il existe un racisme systémique en France mais de vraies inégalités, des injustices et des discriminations, ça oui. Des inégalités économiques d’abord pour celle ou celui qui vit avec peu et qui rêve d’études longues. Des inégalités géographiques : comment on étudie en province avec les mêmes chances que certains étudiants parisiens qui ont accès à tout ? Aussi, je sais que les discriminations existent et persistent et je ne pensais pas découvrir aujourd’hui les mêmes problématiques d’il y a 20 ans avec La Courte échelle. Les étudiants qui ont un nom à consonance maghrébine sont moins rappelés pour des stages contrairement aux étudiants aux candidatures identiques à un nom à consonance française.
Ce qui m’a le plus touché et affecté, c’est que ces étudiants ont inscrit ce paramètre dans leur cerveau. À 20 ans, ils se prennent des humiliations que la plupart des adultes ne supporteraient pas et les acceptent. Et face à ces injustices, ils sont tout sauf procéduriers. Je pense à Sindi, qui reçoit un mail par erreur disant que malgré son CV “remarquable” elle ne sera pas prise car elle est “noire”. Et qui ne souhaite même pas saisir le Défenseur des Droits. J’ai voulu être leur porte-voix. Les condamnations se comptent chaque année sur les doigts d’une main. Je vois deux facteurs, c’est que la discrimination est difficile à prouver malgré des exemples flagrants, et que les victimes n’ont pas envie de témoigner.
Il faudrait faciliter le dépôt de la plainte, alléger la charge de la preuve... En entreprise, c’est le monde à l’envers : on demande souvent aux victimes de partir au lieu d’éloigner la personne qui discrimine. C’est comme si on demandait à une femme de quitter son domicile face à un mari violent.
Vous donnez beaucoup de vous dans Pour une justice aux 1000 visages. A-t-il été difficile de vous dévoiler ? La force de l'exemple pour convaincre ?
En ouvrant la boîte mail de l'association chaque jour, je vois régulièrement des messages d’étudiants qui nous remercient de leur donner un espoir et un exemple. On reçoit des messages de milliers de jeunes de Lille, de Bastia, de Dunkerque, qui sont à un moment tombés sur mon récit et souhaitent s’en inspirer. Je ne souhaite pas me dévoiler mais juste montrer à quel point ce sujet est important et surtout montrer que je ne me considère pas comme méritant car beaucoup de personnes, en particulier des profs et un juge, ont dépensé énormément de temps pour m’aider.
Moi, je n’avais aucune chance d’être magistrat. Un récit comme le mien ne renforce pas la méritocratie, il prouve juste que seul, dans un système comme le nôtre, on a aucune chance. Il ne s’agit pas aujourd’hui d’être un modèle, mais de représenter un espoir pour une catégorie de jeunes. Je ne voulais pas que le livre tourne autour de moi, je voulais qu’il parte de mon histoire pour ensuite illustrer un propos plus général.

Comment casser la spirale infernale de la reproduction sociale ?
Pour moi, il y a trois sujets principaux même si ce ne sont pas les seuls : l’environnement d’un enfant, l’école et l’université.
L’école d’abord même si le sujet dépasse le cadre de l’éducation nationale et c’est en cela qu’il est complexe et difficile à envisager sérieusement sans réelle volonté politique. L’orientation et donc l’avenir d’un enfant se joue à la fois à l’école, dans la ville et à son domicile. Comment envisager sérieusement de le faire performer à l’école et de le garder si le logement où il doit étudier n’est pas adapté ? Quelles sont les activités pratiquées par l’enfant en dehors de l’école ? Quel horizon peut lui être donné déjà par son entourage ?
On a très longtemps et encore aujourd’hui considéré qu’un enfant issu d’un milieu modeste voir pauvre devait soit rejoindre le marché du travail, soit s’orienter vers un métier manuel. Mais c’est la solution de facilité. Il faudrait déjà arrêter de considérer qu’une arrivée à la faculté est déjà synonyme d’exploit pour certains. Si on ne met pas des moyens pour permettre à tous les enfants qui le souhaitent d’aller beaucoup plus loin, alors nous sommes partis pour reproduire les mêmes schémas.
Ce sujet de l’égalité des chances est un sujet interministériel qui ne pourra changer sans une volonté et une réforme globale du système à plusieurs niveaux. Il y a 30 ans, on nous disait « quand on veut, on peut », vous vous remontez les manches si vous voulez réussir, mais on sait aujourd’hui que cette conception de la méritocratie est fausse.
Ensuite et précisément pour les métiers du droit mais pas que, il faut comprendre que par exemple pour le concours d’entrée à l’École nationale de la magistrature, il se prépare dès la première année d’université, encore dans certaines facultés comme à Nanterre, à Villetaneuse ou à Poitiers. J’insiste souvent sur le fait que ce n’est pas un concours de connaissances, mais bien un concours de méthodologie. Il faut dire aux jeunes étudiants qu’ils doivent apprendre à maîtriser parfaitement la note de synthèse, la dissertation, le cas pratique et qu’ils ne doivent pas attendre l’année du concours pour le faire. Il faut aussi leur expliquer comment lire l’actualité juridique, leur montrer que les tribunaux leur sont ouverts, leur expliquer comment déposer correctement sa demande de stage pour éviter de se retrouver sans réponse.
Pour ça, il faut bâtir avec eux un projet professionnel dès la première année. Je ne sais pas à qui incombe cette tâche mais il pourrait y avoir des ponts entre l’ENM et les universités.
Le rôle de l'école qui devient année après année le lieu des inégalités sociales ?
Pour moi, tout ne peut reposer que sur l’école. Il faut prendre en compte les activités que l’on propose aux enfants, l’éveil qu'on leur donne et prendre en compte ce qui se passe à la maison. Certes, cela relève de la vie privée, mais une fois que les portes du domicile se ferment, le temps passé par un enfant devant les écrans, l'investissement que pourront mettre les parents dans des activités extérieures, le fait de voyager et de rencontrer d’autres cultures sont des éléments déterminants.
En CE1, 27,9% des élèves inscrits dans les écoles où les difficultés sociales sont les plus grandes ont un niveau satisfaisant en résolution de problèmes mathématiques contre 50,1% des élèves des écoles situées hors de ces territoires, tandis que 47% ont une bonne compréhension des mots à l’oral contre 79,7% des seconds. Ces écarts ne se cessent de se creuser au cours du primaire.
Certes un enfant qui évolue dans un milieu pas forcément « favorable » peut envisager de longues études, encore faut-il qu’il ne soit pas orienté ou réorienté dans une voie qui ne l’intéresse pas. Si lui et ses parents ne peuvent résister au système, il ne pourra pas influencer les décisions d’orientation. L'école n’aggrave pas les inégalités, néanmoins elle ne les corrige pas.
Regrettez-vous de na pas avoir fait une école de commerce ? Votre premier souhait...
Comme je crois au destin, je vous répondrais non. Je devais devenir juge, tout simplement.
